éditions \" à l\'écoute \" , hors commerce

Jacques PREVERT : Osiris & autres poèmes

 
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Osiris ou la fuite en Égypte 
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C'est la guerre c'est l'été  
Déjà l'été encore la guerre  
Et la ville isolée désolée  
Sourit sourit encore  
Sourit sourit quand même  
De son doux regard d'été  
Sourit doucement à ceux qui s'aiment  
C'est la guerre c'est l'été  
Un homme avec une femme  
Marchent dans un musée désert  
Ce musée c'est le Louvre  
Cette ville c'est Paris  
Et la fraicheur du monde  
Est là tout endormie  
Un gardien se réveille en entendant les pas  
Appuie sur un bouton et retombe dans son rêve  
Cependant qu'apparaît dans sa niche de pierre  
La merveille de l'Égypte debout dans sa lumière  
La statue d'Osiris vivante dans le bois mort  
Vivante à faire mourir une nouvelle fois de plus  
Toutes les idoles mortes des églises de Paris  
Et les amants s'embrassent  
Osiris les marie  
Et puis rentre dans l'ombre  
De sa vivante nuit.
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Chanson de l'oiseleur
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L'oiseau qui vole si doucement 
L'oiseau rouge et tiède comme le sang 
L'oiseau si tendre l'oiseau moqueur 
L'oiseau qui soudain prend peur 
L'oiseau qui soudain se cogne 
L'oiseau qui voudrait s'enfuir 
L'oiseau seul et affolé 
L'oiseau qui voudrait vivre 
L'oiseau qui voudrait chanter 
L'oiseau qui voudrait crier 
L'oiseau rouge et tiède comme le sang 
L'oiseau qui vole si doucement 
C'est ton coeur jolie enfant 
Ton coeur qui bat de l'aile si tristement 
Contre ton sein si dur si blanc
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Pour faire le portrait d'un oiseau
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Peindre d'abord une cage 
avec une porte ouverte 
peindre ensuite 
quelque chose de joli 
quelque chose de simple 
quelque chose de beau 
quelque chose d'utile 
pour l'oiseau 
placer ensuite la toile contre un arbre 
dans un jardin 
dans un bois 
ou dans une forêt 
se cacher derrière l'arbre 
sans rien dire 
sans bouger ... 
Parfois l'oiseau arrive vite 
mais il peut aussi bien mettre de longues années 
avant de se décider 
Ne pas se décourager 
attendre 
attendre s'il le faut pendant des années 
la vitesse ou la lenteur de l'arrivée de l'oiseau 
n'ayant aucun rapport 
avec la réussite du tableau 
Quand l'oiseau arrive 
s'il arrive 
observer le plus profond silence 
attendre que l'oiseau entre dans la cage 
et quand il est entré 
fermer doucement la porte avec le pinceau 
puis 
effacer un à un tous les barreaux 
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l'oiseau 
Faire ensuite le portrait de l'arbre 
en choisissant la plus belle de ses branches 
pour l'oiseau 
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent 
la poussière du soleil 
et le bruit des bêtes de l'herbe dans la chaleur de l'été 
et puis attendre que l'oiseau se décide à chanter 
Si l'oiseau ne chante pas 
c'est mauvais signe 
signe que le tableau est mauvais 
mais s'il chante c'est bon signe 
signe que vous pouvez signer 
Alors vous arrachez tout doucement 
une des plumes de l'oiseau 
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.
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Complainte du fusillé
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Ils m'ont tiré au mauvais sort
par pitié
J'étais mauvaise cible
le ciel était si bleu
Ils ont levé les yeux
en invoquant leur dieu
Et celui qui s'est approché
seul
sans se hâter
tout comme eux
un petit peu a tiré à côté
à côté du dernier ressort
à la grâce des morts
à la grâce de dieu.
Ils m'ont tiré au mauvais sort
par les pieds
et m'ont jeté dans la charrette des morts
des morts tirés des rangs
des rangs de leur vivant
numéroté
leur vivant hostile à la mort
Et je suis là près d'eux
vivant encore un peu
tuant le temps de mon mal
tuant le temps de mon mieux.
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Chanson dans le sang
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Il y a de grandes flaques de sang sur le monde
où s'en va-t-il tout ce sang répandu
Est-ce la terre qui le boit et qui se saoule
drôle de saoulographie alors
si sage... si monotone...
Non la terre ne se saoule pas
la terre ne tourne pas de travers
elle pousse régulièrement sa petite voiture ses quatre saisons
la pluie... la neige...
le grêle... le beau temps...
jamais elle n'est ivre
c'est à peine si elle se permet de temps en temps
un malheureux petit volcan
Elle tourne la terre
elle tourne avec ses arbres... ses jardins... ses maisons...
elle tourne avec ses grandes flaques de sang
et toutes les choses vivantes tournent avec elle et saignent...
Elle elle s'en fout
la terre
elle tourne et toutes les choses vivantes se mettent à hurler
elle s'en fout
elle tourne
elle n'arrête pas de tourner
et le sang n'arrête pas de couler...
Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des meurtres... le sang des guerres...
le sang de la misère...
et le sang des hommes torturés dans les prisons...
le sang des enfants torturés tranquillement par leur papa et leur maman...
et le sang des hommes qui saignent de la tête
dans les cabanons...
et le sang du couvreur
quand le couvreur glisse et tombe du toit
Et le sang qui arrive et qui coule à grands flots
avec le nouveau-né... avec l'enfant nouveau...
la mère qui crie... l'enfant pleure...
le sang coule... la terre tourne
la terre n'arrête pas de tourner
le sang n'arrête pas de couler
Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des matraqués... des humiliés...
des suicidés... des fusillés... des condamnés...
et le sang de ceux qui meurent comme ça... par accident.
Dans la rue passe un vivant
avec tout son sang dedans
soudain le voilà mort
et tout son sang est dehors
et les autres vivants font disparaître le sang
ils emportent le corps
mais il est têtu le sang
et là où était le mort
beaucoup plus tard tout noir
un peu de sang s'étale encore...
sang coagulé
rouille de la vie rouille des corps
sang caillé comme le lait
comme le lait quand il tourne
quand il tourne comme la terre
comme la terre qui tourne
avec son lait... avec ses vaches...
avec ses vivants... avec ses morts...
la terre qui tourne avec ses arbres... ses vivants... ses maisons...
la terre qui tourne avec les mariages...
les enterrements...
les coquillages...
les régiments...
la terre qui tourne et qui tourne et qui tourne
avec ses grands ruisseaux de sang.
 
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L'accent grave
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Le professeur
Élève Hamlet!
L'élève Hamlet (sursautant)
... Hein... Quoi... Pardon.... Qu'est-ce qui se passe... Qu'est-ce qu'il y a... Qu'est-ce que c'est?...
Le professeur (mécontent)
Vous ne pouvez pas répondre "présent" comme tout le monde? Pas possible, vous êtes encore dans les nuages.
L'élève Hamlet
Être ou ne pas être dans les nuages!
Le professeur
Suffit . Pas tant de manières. Et conjuguez-moi le verbe être, comme tout le monde, c'est tout ce que je vous demande.
L'élève Hamlet
To be...
Le professeur
En Français, s'il vous plaît, comme tout le monde.
L'élève Hamlet
Bien, monsieur. (Il conjugue:)
Je suis ou je ne suis pas
Tu es ou tu n'es pas
Il est ou il n'est pas
Nous sommes ou nous ne sommes pas...
Le professeur
(excessivement mécontent)
Mais c'est vous qui n'y êtes pas , mon pauvre ami! 
L'élève Hamlet
C'est exact, monsieur le professeur, 
Je suis "où" je ne suis pas
Et, dans le fond , hein, à la réflexion, 
Être "où" ne pas être
C'est peut-être aussi la question.
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Cet Amour
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Cet amour  
Si violent  
Si fragile  
Si tendre  
Si désespéré  
Cet amour  
Beau comme le jour  
Et mauvais comme le temps  
Quand le temps est mauvais  
Cet amour si vrai  
Cet amour si beau  
Si heureux  
Si joyeux  
Et si dérisoire  
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir  
Et si sûr de lui  
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit  
Cet amour qui faisait peur aux autres  
Qui les faisait parler  
Qui les faisait blémir  
Cet amour guetté  
Parce que nous le guettions  
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié  
Parce que nous l'avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié  
Cet amour tout entier  
Si vivant encore  
Et tout ensoleillé  
C'est le tien  
C'est le mien  
Celui qui a été  
Cette chose toujours nouvelles  
Et qui n'a pas changé  
Aussi vraie qu'une plante  
Aussi tremblante qu'un oiseau  
Aussi chaude aussi vivante que l'été  
Nous pouvons tous les deux  
Aller et revenir  
Nous pouvons oublier  
Et puis nous rendormir  
Nous réveiller souffrir vieillir  
Nous endormir encore  
Rêver à la mort  
Nous éveiller sourire et rire  
Et rajeunir  
Notre amour reste là  
Têtu comme une bourrique  
Vivant comme le désir  
Cruel comme la mémoire  
Bête comme les regrets  
Tendre comme le souvenir  
Froid comme le marbre  
Beau comme le jour  
Fragile comme un enfant  
Il nous regarde en souriant  
Et il nous parle sans rien dire  
Et moi j'écoute en tremblant  
Et je crie  
Je crie pour toi  
Je crie pour moi  
Je te supplie  
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s'aiment  
Et qui se sont aimés  
Oui je lui crie  
Pour toi pour moi et pour tous les autres  
Que je ne connais pas  
Reste là  
Là où tu es  
Là où tu étais autrefois  
Reste là  
Ne bouge pas  
Ne t'en va pas  
Nous qui sommes aimés  
Nous t'avons oublié  
Toi ne nous oublie pas  
Nous n'avions que toi sur la terre  
Ne nous laisse pas devenir froids  
Beaucoup plus loin toujours  
Et n'importe où  
Donne-nous signe de vie  
Beaucoup plus tard au coin d'un bois  
Dans la forêt de la mémoire  
Surgis soudain  
Tends-nous la main  
Et sauve-nous.
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Presque
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A Fontainebleau 
Devant l'hôtel de l'Aigle Noir 
Il y a un taureau sculpté par Rosa Bonheur 
Un peu plus loin tout autour 
Il y a la forêt 
Et un peu plus loin encore 
Joli corps 
Il y a encore la forêt 
Et le malheur 
Et tout à côté le bonheur 
Le bonheur avec les yeux cernés 
Le bonheur avec des aiguilles de pin dans le dos 
Le bonheur qui ne pense à rien 
Le bonheur comme le taureau 
Sculpté par Rosa Bonheur 
Et puis le malheur 
Le malheur avec une montre en or 
Avec un train à prendre 
Le malheur qui pense à tout ... 
A tout 
A tout ... à tout ... à tout ... 
Et à tout 
Et qui gagne "presque" à tous les coups 
Presque.
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L'école des beaux-arts
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Dans une boîte de paille tressée 
Le père choisit une petite boule de papier 
Et il la jette 
Dans la cuvette 
Devant ses enfants intrigués 
Surgit alors 
Multicolore 
La grande fleur japonaise 
Le nénuphar instantané 
Et les enfants se taisent 
Émerveillés 
Jamais plus tard dans leur souvenir 
Cette fleur ne pourra se faner 
Cette fleur subite 
Faite pour eux 
A la minute 
Devant eux.
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Le paysage changeur
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De deux choses lune 
l'autre c'est le soleil


26/11/2012
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