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ANACRÉON : choix d'ODES, TRADUITES PAR M. ERNEST FALCONNET.

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I

SUR SA LYRE

 

 

 

Θέλω λέγειν Ἀτρείδας, 
θέλω δὲ Κάδμον ἄιδειν, 
ὁ βάρβιτος δὲ χορδαῖς 
ἔρωτα μοῦνον ἠχεῖ. 
ἤμειψα νεῦρα πρώην 
καὶ τὴν λύρην ἅπασαν· 
κἀγὼ μὲν ἦιδον ἄθλους 
Ἡρακλέους, λύρη δέ 
ἔρωτας ἀντεφώνει. 
χαίροιτε λοιπὸν ἡμῖν, 
ἥρωες· ἡ λύρη γάρ 
μόνους ἔρωτας ἄιδει. 

Je veux chanter les Atrides, je veux aussi chanter Cadmus ; mais les cordes de ma lyre ne résonnent que pour l'amour. Je les ai d'abord changées, puis j'ai fait choix d'une autre lyre, et je célébrais les luttes d'Hercule ; mais ma lyre me répondait par un chant d'amour. Adieu donc, héros ! Adieu pour jamais ! Ma lyre ne peut chanter que les amours.  

II

SUR LES FEMMES

La nature a donné aux taureaux des cornes, aux coursiers de durs sabots, aux lièvres la légèreté, aux lions un gouffre armé de dents, aux poissons les nageoires, aux oiseaux les ailes, aux hommes la prudence. Il ne restait rien pour les femmes. Que leur donna-t-elle donc ? La beauté, qui leur sert à la fois de glaive et de bouclier : celle qui est belle triomphe du fer et du feu. 

III

SUR L'AMOUR

Au milieu de la nuit, aux heures où l'Ourse tourne près de la main du Bouvier, où tous les mortels dorment appesantis par le sommeil, l'Amour arrive, et, frappant à ma porte, ébranle le verrou : "Qui frappe ainsi ? m'écriai-je. Qui vient rompre mes songes pleins de charmes ? - Ouvre, me répond l'Amour, ne crains rien, je suis petit ; je suis mouillé par l'orage, la lune a disparu et je me suis égaré dans la nuit." Entendant ces mots, j'en eus pitié ; j'allume ma lampe, j'ouvre et je vois un jeune enfant portant des ailes, un arc et un carquois ; je l'approche de mon foyer, je réchauffe ses petits doigts dans ma main, de l'autre j'essuie ses cheveux inondés de la pluie. Dès qu'il est ranimé : "Allons, dit-il, essayons mon arc ; voyons si l'humidité ne l'aurait point gâté."  Il le tend et me perce le cœur comme le ferait une abeille, puis il saute en riant avec malice : "Mon hôte, dit-il, réjouis-toi, mon arc se porte bien, mais ton cœur est malade."

IV

SUR LUI-MÊME

Etendu sur les tendres myrtes et sur les feuilles de lotos, je veux boire à longs traits ; l'Amour, rattachant à son cou d'albâtre les plis flottants de sa robe, me verse le nectar de Bacchus. Pareille a la roue d'un char, la vie précipite sa course, et dans la tombe il ne reste de nous qu'un peu de poussière.
A quoi bon garder ces parfums pour une pierre insensible ? A quoi bon répandre des dons précieux sur la terre ? Pendant que je vis encore, inondez-moi de douces odeurs, couronnez mon front de roses, appelez mon amie. Avant d'aller me mêler aux danses des morts, Amour, je veux chasser les soucis.

V

SUR LA ROSE

Unissons à Bacchus la rose d'Amour. Le front couronné de la rose des Amours, buvons avec un délicieux sourire. La rose est la plus belle des fleurs ; la rose est l'objet de tous les soins du printemps ; les roses sont la volupté des dieux mêmes. Le fils de Cythérée enlace des roses dans ses beaux cheveux quand il danse avec les Grâces. Couronnez-moi, et la lyre en main, ô Bacchus ! je danserai autour de tes autels couverts de roses avec une jeune vierge au sein d'ivoire.

VI

ÉROTIQUE

Le front couronné de roses, buvons avec une douce gaieté ! Une jeune fille aux pieds délicats, portant un thyrse, qui frémit, enlacé dans le lierre, danse au son du luth ; près d'elle, un jeune homme à la belle chevelure, à l'haleine parfumée, marie aux accords de la lyre les chants d'une voix mélodieuse. L'Amour aux cheveux dorés, le riant Bacchus et la belle Cythérée viennent se réjouir au banquet du dieu qui charme la vieillesse.

VII

SUR L'AMOUR

L'Amour me frappe rudement avec une branche d'hyacinthe et m'ordonne de le suivre. A travers les torrents rapides, à travers les bois et les précipices, je courais haletant de sueur ; mon âme errait sur les bords de mes lèvres : j'allais mourir. Mais l'Amour, agitant sur mon front ses ailes délicates, me dit : "Toi, tu ne peux aimer."

VIII

SONGE

Pendant la nuit, je dormais sur des tapis de pourpre, et Bacchus égayait mon sommeil. Il me semblait m'élancer d'une course rapide sur la pointe des pieds et folâtrer avec de jeunes filles ; mais des adolescents plus frais que Bacchus, me voyant au milieu de ces belles, me poursuivaient par de cruelles railleries. Je voulais alors leur faire de douces caresses, mais ils m'échappèrent tous avec le sommeil. Resté seul, pauvre malheureux, je cherchais inutilement à m'endormir de nouveau.

IX

SUR UNE COLOMBE


 "Aimable colombe, d'où viens-tu ? D'où naissent les suaves parfums que tu exhales en traversant les airs ? Qui es-tu ? Quel soin t'occupe donc en cet instant ?
-Anacréon m'a envoyé vers un enfant, vers Bathylle, qui règne aujourd'hui en tyran sur tous les cœurs. Cythérée m'a vendue au poète pour une petite chanson. Messagère fidèle, je sers ses amours, et maintenant, quelles douces lettres je porte de sa part ! Il dit qu'il va bientôt me rendre la liberté ; mais dût-il me la donner, moi je veux rester esclave auprès de lui, car quel plaisir aurais-je à voler dans les montagnes, sur les plaines, à me reposer sur les arbres, à manger quelques graines sauvages ! A présent je me nourris du pain que j'enlève aux mains d'Anacréon lui-même ; il me donne à boire du vin qu'il a goûté ; puis je danse, et de mes ailes j'ombrage mon maître. Je me couche et je m'endors sur sa lyre. Tu sais tout ; adieu, voyageur ! Tu m'as fait jaser plus qu'une corneille."

X

SUR UN AMOUR EN CIRE

Un jeune homme vendait un amour en cire ; je m'approche : "Combien veux-tu, lui dis-je, me vendre cet ouvrage de ta main ?" Il me répond en langage dorique :  "Prends-le pour ce que tu voudras, car, je vais te l'avouer, je ne suis pas un ouvrier en cire, mais je ne veux pas habiter avec l'Amour, cet hôte, insatiable.
- Donne-moi donc, donne-le-moi, pour une drachme, ce charmant compagnon de lit. Et toi, Amour, embrase-moi bien vite, sinon je te ferai fondre dans la flamme."

XI  
SUR LUI-MÊME  

Λέγουσιν αἱ γυναῖκες· 
‘Ἀνάκρεον, γέρων εἶ· 
λαβὼν ἔσοπτρον ἄθρει 
κόμας μὲν οὐκέτ' οὔσας, 
ψιλὸν δέ σευ μέτωπον.’ 
ἐγὼ δὲ τὰς κόμας μέν, 
εἴτ' εἰσὶν εἴτ' ἀπῆλθον, 
οὐκ οἶδα· τοῦτο δ' οἶδα, 
ὡς τῶι γέροντι μᾶλλον 
πρέπει τὸ τερπνὰ παίζειν, 
ὅσωι πέλας τὰ Μοίρης. 

Les femmes disent : "Anacréon, tu es vieux ; prends un miroir et regarde : tu n'as plus de cheveux, ton front est chauve."
Pour moi, si mes cheveux me restent encore ou sont tombés, je l'ignore ; ce que je sais bien, c'est qu'il sied d'autant mieux à un vieillard de jouer avec les amours et les ris qu'il est plus près de la tombe.



08/11/2012
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