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LUCIEN : " HISTOIRE VRAIE" Traduction d'Eugène Talbot (1857)

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Lucien de Samosate - Histoire véritable I
1. Les athlètes et ceux qui s'exercent le corps ne se préoccupent pas exclusivement d'entretenir leurs forces naturelles, ils ne songent pas toujours aux travaux du gymnase ; mais ils ont leurs heures de relâche, et ils regardent ce repos comme une très bonne part de leurs exercices. Je crois qu'à leur exemple il convient aux hommes qui s'appliquent à l'étude des lettres, de donner quelque relâche à leur esprit, après de longues heures consacrées à des lectures sérieuses, et de le rendre par là plus vif à reprendre ses travaux.
2. Toutefois, ce repos ne leur sera profitable que s'ils s'appliquent à lire des oeuvres qui ne les charment pas uniquement par un tour spirituel et une agréable simplicité, mais où l'on trouve la science jointe à l'imagination, comme on les rencontrera, je l'espère, dans ce livre. En effet, ce n'est pas seulement par la singularité du sujet ni par l'agrément de l'idée qu'il devra plaire, ni même parce que nous y avons répandu des fictions sous une apparence de probabilité et de vraisemblance ; mais parce que chaque trait de l'histoire fait allusion d'une manière comique à quelques-uns des anciens poètes, historiens ou philosophes, qui ont écrit des récits extraordinaires et fabuleux. J'aurais pu vous citer leurs noms, si vous ne deviez pas facilement les reconnaître à la lecture.
3. Ctésias de Cnide, fils de Ctésiochus, a écrit sur les Indiens et sur leur pays des choses qu'il n'a ni vues ni entendues de la bouche de personne. Jambule a raconté des faits incroyables sur tout ce qui se rencontre dans l'Océan ; il est évident pour tous que cette oeuvre n'est qu'une fiction, c'est cependant une composition qui ne manque pas de charmes. Beaucoup d'autres encore ont choisi de semblables sujets : ils racontent, comme des faits personnels, soit des aventures, soit des voyages, où ils font la description d'animaux énormes, d'hommes pleins de cruauté ou vivant d'une façon étrange. L'auteur et le maître de toutes ces impertinences est l'Ulysse d'Homère, qui raconte chez Alcinoüs l'histoire de l'esclavage des vents, d'hommes qui n'ont qu'un oeil, qui vivent de chair crue, et dont les moeurs sont tout à fait sauvages ; puis viennent les monstres à plusieurs têtes, la métamorphose des compagnons d'Ulysse opérée au moyen de certains philtres, et mille autres merveilles qu'il débite aux bons Phéaciens.
4. Pourtant, quand j'ai lu ces différents auteurs, je ne leur ai pas fait un trop grand crime de leurs mensonges, surtout en voyant que c'était une habitude familière même à ceux qui font profession de philosophie ; et ce qui m'a toujours étonné, c'est qu'ils se soient imaginé qu'en écrivant des fictions, la fausseté de leurs récits échapperait aux lecteurs. Moi-même, cependant, entraîné par le désir de laisser un nom à la postérité, et ne voulant pas être le seul qui n'usât pas de la liberté de feindre, j'ai résolu, n'ayant rien de vrai à raconter, vu qu'il ne m'est arrivé aucune aventure digne d'intérêt, de me rabattre sur un mensonge beaucoup plus raisonnable que ceux des autres. Car n'y aurait-il dans mon livre, pour toute vérité, que l'aveu de mon mensonge, il me semble que j'échapperais au reproche adressé par moi aux autres narrateurs, en convenant que je ne dis pas un seul mot de vrai. Je vais donc raconter des faits que je n'ai pas vus, des aventures qui ne me sont pas arrivées et que je ne tiens de personne ; j'y ajoute des choses qui n'existent nullement, et qui ne peuvent pas être : il faut donc que les lecteurs n'en croient absolument rien.
5. Parti un jour des colonnes d'Hercule, et porté vers l'Océan occidental, je fus poussé au large par un vent favorable. La cause et l'intention de mon voyage étaient une vaine curiosité et le désir de voir du nouveau : je voulais, en outre, savoir quelle est la limite de l'Océan, quels sont les hommes qui en habitent le rivage opposé. Dans ce dessein, j'embarquai de nombreuses provisions de bouche et une quantité d'eau suffisante ; je m'associai cinquante jeunes gens de mon âge, ayant le même projet que moi : je m'étais muni d'un grand nombre d'armes, j'avais engagé, par une forte somme, un pilote à nous servir de guide, et j'avais fait appareiller notre navire, qui était un vaisseau marchand, de manière à résister à une longue et violente traversée.
6. Pendant un jour et une nuit, nous eûmes un bon vent, qui nous laissa en vue de la terre, sans nous emporter trop au large. Mais le lendemain, au lever du soleil, la brise devint plus forte, les flots grossirent, l'obscurité nous enveloppa, et il ne fut plus possible d'amener les voiles. Forcés de céder et de nous abandonner aux vents, nous fûmes battus par la tempête durant soixante-dix-neuf jours ; mais le quatre-vingtième, au lever du soleil, nous aperçûmes, à une petite distance, une île élevée, couverte d'arbres, et contre laquelle les flots allaient doucement se briser. Nous nous dirigeons vers le rivage, nous débarquons, et comme il arrive à des gens qui viennent d'être violemment éprouvés, nous nous étendons pendant longtemps sur la terre. Enfin nous nous levons ; nous en choisissons trente d'entre nous pour garder le navire, et je prends les vingt autres avec moi pour aller faire une reconnaissance dans l'île.
7. Parvenus, au travers de la forêt, à la distance d'environ trois stades de la mer, nous voyons une colonne d'airain portant une inscription en caractères grecs difficiles à lire, à demi effacés et disant : Jusque-là sont venus Hercule et Bacchus. Près de là, sur une roche, était l'empreinte de deux pieds, l'une d'un arpent, l'autre plus petite : je jugeai que la petite était celle du pied de Bacchus, et l'autre d'Hercule. Nous adorons ces deux demi-dieux et nous poursuivons. A peine avons-nous fait quelques pas, que nous rencontrons un fleuve qui roulait une sorte de vin semblable à celui de Chio : le courant était large, profond et navigable en plusieurs endroits. Nous nous sentons beaucoup plus disposés à croire à l'inscription de la colonne, en voyant ces signes manifestes du voyage de Bacchus. L'idée m'étant venue de savoir d'où partait ce fleuve, j'en remonte le courant, et je ne trouve aucune source, mais de nombreuses et grandes vignes pleines de raisins. Du pied de chacune d'elles coulait goutte à goutte un vin limpide, qui servait de source à la rivière. On y voyait beaucoup de poissons, qui avaient la couleur et le goût du vin ; nous en péchons quelques-uns, que nous mangeons et qui nous enivrent ; or, en les ouvrant, nous les trouvons pleins de lie ; aussi nous prîmes plus tard la précaution de mêler des poissons d'eau douce à cette sorte de mets, afin d'en corriger la force.
8. Après avoir traversé le fleuve à un endroit guéable, nous trouvons une espèce de vignes tout à fait merveilleuses : le tronc, dans sa partie voisine de la terre, était épais et élancé ; de sa partie supérieure sortaient des femmes, dont le corps, à partir de la ceinture, était d'une beauté parfaite, telles que l'on nous représente Daphné, changée en laurier, au moment où Apollon va l'atteindre. A l'extrémité de leurs doigts poussaient des branches chargées de grappes ; leurs têtes, au lieu de cheveux, étaient couvertes de boucles, qui formaient les pampres et les raisins. Nous nous approchons ; elles nous saluent, nous tendent la main, nous adressent la parole, les unes en langue lydienne, les autres en indien, presque toutes en grec, et nous donnent des baisers sur la bouche ; mais ceux qui les reçoivent deviennent aussitôt ivres et insensés. Cependant elles ne nous permirent pas de cueillir de leurs fruits, et, si quelqu'un en arrachait, elles jetaient des cris de douleur. Quelques-unes nous invitaient à une étreinte amoureuse ; mais deux de nos compagnons s'étant laissé prendre par elles ne purent s'en débarrasser ; ils demeurèrent pris par les parties sexuelles, entés avec ces femmes, et poussant avec elles des racines : en un instant, leurs doigts se changèrent en rameaux, en vrilles, et l'on eût dit qu'ils allaient aussi produire des raisins.
9. Nous les abandonnons, nous fuyons vers notre vaisseau, et nous racontons à ceux que nous y avions laissés la métamorphose de nos compagnons, désormais incorporés à des vignes. Cependant, munis de quelques amphores, nous faisons une provision d'eau, et nous puisons du vin dans le fleuve, auprès duquel nous passons la nuit. Le lendemain, au point du jour, nous remettons à la voile avec une brise légère ; mais, sur le midi, quand nous étions hors de la vue de l'île, une bourrasque soudaine vient nous assaillir avec une telle violence, qu'après avoir fait tournoyer notre vaisseau elle le soulève en l'air à plus de trois mille stades et ne le laisse plus retomber sur la mer : la force du vent, engagé dans nos voiles, tient en suspens notre embarcation et l'emporte, de telle sorte que nous naviguons en l'air pendant sept jours et sept nuits.
10. Le huitième jour nous apercevons dans l'espace une grande terre, une espèce d'île brillante, de forme sphérique, et éclairée d'une vive lumière. Nous y abordons, nous débarquons, et, après avoir reconnu le pays, nous le trouvons habité et cultivé. Durant le jour, on ne put apercevoir de là aucun autre objet ; mais sitôt que la nuit fut venue, nous vîmes plusieurs autres îles voisines, les unes plus grandes, les autres plus petites, toutes couleur de feu ; au-dessus l'on voyait encore une autre terre, avec des villes, des fleuves, des mers, des forêts, des montagnes : il nous parut que c'était celle que nous habitons.
11. Nous étions décidés à pénétrer plus avant quand nous fûmes rencontrés et pris par des êtres qui se donnent le nom d'Hippogypes. Ces Hippogypes sont des hommes portés sur de grands vautours, dont ils se servent comme de chevaux ; ces vautours sont d'une grosseur énorme, et presque tous ont trois têtes : pour donner une idée de leur taille, je dirai que chacune de leurs plumes est plus longue et plus grosse que le mât d'un grand vaisseau de transport. Nos Hippogypes avaient l'ordre de faire le tour de leur île, et, s'ils rencontraient quelque étranger, de l'amener au roi. Ils nous prennent donc et nous conduisent à leur souverain. Celui-ci nous considère, et jugeant qui nous étions d'après nos vêtements : « Etrangers, nous dit-il, vous êtes Grecs ? » Nous répondons affirmativement. « Comment alors êtes-vous venus ici en traversant un si grand espace d'air ? » Nous lui racontons notre aventure, et lui, à son tour, nous dit la sienne. Il était homme et s'appelait Endymion ; un jour, pendant son sommeil, il avait été enlevé de notre terre, et, à son arrivée, on l'avait fait roi de ce pays. Or, ce pays n'était pas autre chose que ce qu'en bas nous appelons la Lune. Il nous engagea à prendre courage et à ne craindre aucun danger, qu'on nous donnerait tout ce dont nous aurions besoin.
12. « Si je mène à bien, ajouta-t-il, la guerre que je suis en train de faire aux habitants du Soleil, vous passerez auprès de moi la vie la plus heureuse. - Quels sont donc ces ennemis, disons-nous, et quelle est la cause des hostilités ? - Phaéthon, répond-il, roi des habitants du Soleil, car le Soleil est habité comme la Lune, nous fait la guerre depuis longtemps. Voici pourquoi : j'avais rassemblé tous les pauvres de mon empire, et j'avais dessein de les envoyer fonder une colonie dans l'Etoile du Matin, qui est déserte et inhabitée. Phaéthon, par jalousie, voulut y mettre obstacle, et, vers le milieu de la route, il se présenta devant nous avec les Hippomyrmèques. Vaincus dans le combat par la supériorité du nombre, nous sommes forcés d'abandonner la place. Mais aujourd'hui je veux reprendre la guerre, et si vous voulez partager avec moi cette expédition, je vous ferai donner à chacun un de mes vautours royaux et le reste de l'équipement. Dès demain nous nous mettrons en marche. - Comme il vous plaira, » lui dis-je.
13. Il nous retient alors à souper et nous demeurons dans son palais. Le matin, nous nous levons et nous nous mettons en ordre de bataille, avertis par les espions de l'approche des ennemis. Nos forces consistaient en cent mille soldats, sans compter les goujats, les conducteurs des machines, l'infanterie et les troupes alliées : le nombre de ces dernières s'élevait à quatre-vingt mille Hippogypes, et vingt mille combattants montés sur des Lachanoptères. C'est une espèce de grands oiseaux tout couverts de légumes au lieu de plumes, et dont les ailes rapides ressemblent beaucoup à des feuilles de laitue. Près d'eux étaient placés les Cenchroboles et les Scorodomaques ; trente mille Psyllotoxotes et cinquante mille Anémodromes étaient venus de l'Etoile de l'Ourse en qualité d'alliés. Les Psyllotoxotes étaient montés sut de grosses puces, d'où leur nom, et ces puces étaient de la taille de douze éléphants : les Anémodromes sont des fantassins, et ils sont portés par les vents sans avoir besoin d'ailes. Voici comment : ils ont de longues robes qui leur descendent jusqu'aux talons ; ils les retroussent, et le vent, venant à s'y engouffrer, les fait naviguer en l'air comme des barques. La plupart se servent de boucliers dans le combat. On disait qu'il devait en outre arriver, des astres situés au-dessus de la Cappadoce, soixante-dix mille Strouthobalanes et cinquante mille Hippogéranes ; mais nous ne les vîmes pas, attendu qu'ils ne vinrent point. Aussi je n'ose en faire la description ; car ce qu'on en disait me paraissait fabuleux et incroyable.
14. Telles étaient les troupes d'Endymion : toutes portaient la même armure ; les casques étaient de fèves qui sont dans ce pays grandes et dures ; les cuirasses, disposées par écailles, étaient faites de cosses de lupins cousues ensemble, et dont la peau était aussi impénétrable que de la corne : les boucliers et les sabres ressemblaient à ceux des Grecs.
15. Au moment décisif, l'armée fut rangée comme il suit : l'aile droite fut occupée par les Hippogypes et par le roi, entouré des plus braves combattants au nombre desquels nous étions ; à la gauche se placèrent les Lachanoptères et au centre les troupes alliées, chacune à son rang. L'infanterie montait à soixante millions, et voici comment on la rangea en bataille. Dans ce pays les araignées sont en grand nombre, et beaucoup plus grosses, chacune, que les îles Cyclades. Endymion leur donna l'ordre de tisser une toile qui s'étendît depuis la Lune jusqu'à l'Etoile du Matin ; elles l'exécutèrent en un instant, et cela fit un champ sur lequel le roi rangea son infanterie, commandée par Nyctériôn, fils d'Eudianax, et par deux autres généraux.
16. L'aile gauche des ennemis était composée d'Hippomyrmèques, au milieu desquels était Phaéthon. Ces Hippomyrmèques sont des animaux ailés, semblables à nos fourmis, à la grosseur près, car le plus énorme d'entre eux a au moins deux arpents. Non seulement ceux qui les montent prennent part à l'action, mais ils se battent eux-mêmes avec leurs cornes. On nous dit que leur nombre était d'environ cinquante mille. A l'aile droite étaient les Aéroconopes, en nombre à peu près égal, tous archers et montés sur de grands moucherons. Derrière eux on plaça les Aérocoraces, infanterie légère et soldats belliqueux : ils lançaient de loin d'énormes raves avec leur fronde ; celui qui en était frappé ne pouvait résister longtemps ; il mourait infecté par l'odeur qui s'exhalait aussitôt de sa blessure ; on disait qu'ils trempaient leurs flèches dans du jus de mauve. Près d'eux se rangèrent les Caulomycètes, grosse infanterie qui se bat de près, au nombre de dix mille. On les appelle Caulomycètes, parce qu'ils se servent de champignons pour boucliers, et pour lances de queues d'asperges. Ensuite venaient les Cynobalanes, qu'avaient envoyés à Phaéthon les habitants de Sirius, au nombre de cinq mille. Ce sont des hommes à tête de chien, qui combattent de dessus des glands ailés. On nous dit qu'il leur manquait plusieurs alliés en retard, les frondeurs mandés de la Voie lactée et les Néphélocentaures. Ceux-ci arrivèrent quand la bataille était encore indécise, et plût aux dieux qu'ils ne fussent pas venus ! Les frondeurs ne parurent pas ; aussi l'on prétend que dans la suite Phaéthon irrité brûla leur pays. Voilà quelle était l'armée du roi du Soleil.
17. On en vient aux mains : les étendards sont déployés ; les ânes des deux armées se mettent à braire ; ce sont eux, en effet, qui servent de trompettes, et la mêlée commence. L'aile gauche des Héliotes ne pouvant soutenir le choc des nos Hippogypes, nous la poursuivons et nous en faisons un grand carnage ; mais leur aile droite enfonce notre gauche, et les Aéroconopes, fondant tout à coup sur elle, la poursuivent jusqu'aux rangs de notre infanterie qui s'avance pour la secourir et les oblige à se retirer en désordre, surtout quand ils s'aperçoivent que leur aile gauche est vaincue : leur déroute devient générale ; beaucoup sont faits prisonniers ; un plus grand nombre sont tués ; le sang ruisselle de tous côtés sur les nuées, qui en sont teintes et qui prennent cette couleur rouge que nous leur voyons au coucher du soleil : il en tomba jusque sur la terre, et ce fut sans doute, selon moi, à l'occasion de quelque événement semblable, arrivé autrefois dans le ciel, qu'Homère nous dit que Jupiter plut du sang à la mort de Sarpédon.
18. Au retour de la poursuite des ennemis, nous dressons deux trophées, l'un sur la toile d'araignée, pour célébrer le succès de l'infanterie, l'autre sur les nuées, à cause de notre victoire en l'air. Nous achevions, lorsque des espions vinrent nous annoncer l'arrivée des Néphélocentaures, qui auraient dû venir auprès de Phaéthon avant le combat. Nous les voyons arriver, spectacle étrange d'êtres moitié hommes, moitié chevaux ailés : leur grosseur est telle que l'homme qui compose la partie supérieure égale la moitié du colosse de Rhodes, et les chevaux un gros vaisseau marchand. Leur nombre était si considérable que je ne l'ai pas écrit, de peur qu'on ne refusât de me croire. Ils avaient à leur tête le Sagittaire du Zodiaque. Dès qu'ils se furent aperçus de la défaite de leurs alliés, ils envoyèrent dire à Phaéthon qu'il revînt à la charge ; eux-mêmes s'étant formés en bataille, tombent sur les Sélénites, débandés, errants, dispersés à la poursuite de leurs ennemis et à la dépouille des morts. Ils les renversent, donnent la chasse au roi jusqu'à la ville, lui tuent la meilleure partie de ses vautours, arrachent les trophées, parcourent toute la plaine qu'avaient tissue les araignées, et me font prisonnier avec deux de mes compagnons. Phaéthon arrive en ce moment, et nos ennemis, après avoir érigé de nouveaux trophées, nous emmenèrent prisonniers le même jour dans l'empire du Soleil, les mains liées derrière le dos avec un fil d'araignée.
19. Ils ne jugent pas à propos d'assiéger la ville ; mais, revenant sur leurs pas, ils construisent au milieu des airs un mur qui empêche les rayons du Soleil d'arriver jusqu'à la Lune : ce mur était double et composé de nuées. Voilà donc la Lune obscurcie par une éclipse totale, et enveloppée d'une nuit complète. Endymion, accablé d'un tel malheur, envoie des ambassadeurs supplier Phaéthon de détruire la muraille et de ne pas le laisser ainsi vivre dans les ténèbres : il promet de lui payer un tribut, de devenir son allié, de ne plus lui faire la guerre, et il lui offre des otages comme garants du traité. Phaéthon assemble deux fois son conseil : à la première délibération, les vainqueurs persistent dans leur colère ; à la seconde, ils se ravisent.
20. La paix est conclue sur les clauses suivantes : « Une alliance est faite entre les Héliotes et leurs alliés, les Selénites et leurs alliés, à condition que les Héliotes raseront la muraille d'interception et ne feront plus d'irruption dans la Lune ; ils rendront les prisonniers moyennant la rançon fixée pour chacun d'eux ; de leur côté, les Sélénites laisseront les autres astres se gouverner d'après leurs lois ; ils ne feront plus la guerre aux Héliotes, mais les deux peuples formeront une ligue offensive et défensive ; le roi des Sélénites payera au roi des Héliotes un tribut annuel de dix mille amphores de rosée et lui donnera pour otages pareil nombre de ses sujets ; la colonie de l'Etoile du Matin sera faite en commun, et chaque peuple y enverra ceux qui voudront en être ; ce traité sera gravé sur une colonne d'ambre, dressée en l'air, aux confins des deux empires. Ont juré pour les Héliotes : Pyronide, Thérite et Phlogius ; pour les Sélénites : Nyctor, Ménius et Polylampe. »
21. Ainsi la paix fut conclue, le mur démoli, et nous autres rendus à la liberté. A notre retour dans la Lune, nos compagnons accoururent au-devant de nous, et nous embrassèrent en versant des larmes : Endymion en fit autant ; de plus, il nous engagea à demeurer auprès de lui et à nous établir dans la colonie ; il me promit même de me donner son fils en mariage, car il n'y a pas de femmes dans ce pays ; mais je ne me laissai point aller à ses offres, et je le priai de vouloir bien nous faire redescendre à la mer. Quand il vit qu'il lui était impossible de me convaincre, il nous congédia, après nous avoir régalés pendant sept jours.
22. Il faut cependant que je vous raconte les choses nouvelles et extraordinaires que j'ai observées, durant mon séjour dans la Lune. Et d'abord ce ne sont point des femmes, mais des mâles qui y perpétuent l'espèce, les mariages n'ont donc lieu qu'entre mâles, et le nom de femme y est totalement inconnu. On y est épousé jusqu'à vingt-cinq ans, et à cet âge on épouse à son tour. Ce n'est point dans le ventre qu'ils portent leurs enfants mais dans le mollet. Quand l'embryon a été conçu, la jambe grossit ; puis, plus tard, au temps voulu, ils y font une incision et en retirent un enfant mort, qu'ils rendent à la vie en l'exposant au grand air, la bouche ouverte. C'est sans doute de là qu'est venu chez les Grecs le nom de gastrocnémie, puisque, au lieu du ventre, c'est la jambe qui devient grosse. Mais voici quelque chose de plus fort. Il y a dans ce pays une espèce d'hommes appelés dendrites, qui naissent de la manière suivante : on coupe le testicule droit d'un homme et on le met en terre ; il en naît un arbre grand, charnu, comme un phallus ; il a des branches, des feuilles. Ses fruits sont des glands d'une coudée de longueur. Quand ils sont mûrs, on récolte ces fruits, et on en écosse des hommes. Leurs parties sont artificielles : quelques-uns en ont d'ivoire, les pauvres en ont de bois, et ils remplissent avec cela toutes les fonctions du mariage.
23. Quand un homme est parvenu à une extrême vieillesse, il ne meurt pas, mais il s'évapore en fumée et se dissout dans les airs. Ils se nourrissent tous de la même manière. Ils allument du feu et font rôtir sur le charbon des grenouilles volantes, qui sont chez eux en grande quantité ; puis ils s'asseyent autour de ce feu, comme d'une table, et se régalent en avalant la fumée qui s'exhale du rôti. Tel est leur plat solide. Leur boisson est de l'air pressé dans un vase, où il se résout en un liquide semblable à de la rosée. Ils ne rendent ni urine, ni excréments, n'ayant pas, comme nous, les conduits nécessaires. Ils ne peuvent pas non plus avoir par cette voie de commerce avec des mignons, mais par les jarrets, où s'ouvre leur gastrocnémie. C'est une beauté chez eux que d'être chauve et complètement dégarni de cheveux ; ils ont les chevelures en horreur. Dans les comètes, au contraire, les cheveux sont réputés beaux, au moins d'après ce que nous en dirent quelques voyageurs. Leur barbe croît un peu au-dessus du genou ; leurs pieds sont dépourvus d'ongles, et tous n'y ont qu'un seul doigt. Il leur pousse au-dessus des fesses une espèce de gros chou, en manière de queue, toujours vert, et ne se brisant jamais, lors même que l'individu tombe sur le dos.
24. De leur nez découle un miel fort acre ; et, lorsqu'ils travaillent ou s'exercent, tout leur corps sue du lait, dont ils font des fromages, en y faisant couler un peu de ce miel. Ils tirent de l'oignon une huile très grasse, et parfumée comme de la myrrhe. Ils ont beaucoup de vignes qui donnent de l'eau : les grains du raisin ressemblent à des grêlons ; aussi, je crois que, quand un coup de vent agite ces vignes, alors il tombe chez nous de la grêle, qui n'est autre que ces raisins égrenés. Leur ventre leur sert de poche : ils y mettent tout ce dont ils ont besoin, car il s'ouvre et se ferme à volonté. On n'y voit ni intestins, ni foie ; mais il est velu et poilu intérieurement, en sorte que les enfants s'y blottissent, quand ils ont froid.
25. L'habillement des riches est de verre, étoffe moelleuse, celui des pauvres est un tissu de cuivre ; le pays produit en grande quantité ce métal, qu'ils travaillent comme de la laine, après l'avoir mouillé. Quant à leurs yeux, en vérité je n'ose dire comment ils sont faits, de peur qu'on ne me prenne pour un menteur, tant la chose est incroyable. Je me hasarderai pourtant à dire que leurs yeux sont amovibles ; ils les ôtent quand ils veulent et les mettent de côté, jusqu'à ce qu'ils aient envie de voir ; alors, ils les remettent en place pour s'en ssrvir, et, si quelques-uns d'entre eux viennent à perdre leurs yeux, ils empruntent ceux des autres et en font usage ; il y a même des riches qui en gardent de rechange. Leurs oreilles sont de feuilles de platane, excepté celles des hommes nés d'un gland, qui les ont de bois.
26. Je vis une bien autre merveille dans le palais du roi. C'était un grand miroir, placé au-dessus d'un puits d'une profondeur médiocre. En y descendant, on entendait tout ce qui se dit sur la terre, et en levant les yeux vers le miroir, on voyait toutes les villes et tous les peuples, comme si l'on était au milieu d'eux. J'y vis mes parents et ma patrie ; je ne sais s'ils me virent aussi ; je n'oserais l'affirmer : mais, si l'on se refuse à me croire, on y verra bien, en y allant, que je ne suis pas un imposteur.
27. Cependant, après avoir salué le roi et ses amis, nous mettons à la voile. Endymion me fit présent de deux tuniques de verre, de cinq robes de cuivre et d'une armure complète de cosses de lupins ; mais j'ai laissé tout cela dans la baleine. Il nous donna pour escorte mille Hippogypes, qui nous accompagnèrent l'espace de cinq cents stades.
28. Nous côtoyons alors beaucoup de pays différents, et nous abordons à l'Etoile du Matin, où était la nouvelle colonie, pour débarquer et faire de l'eau. De là, nous dirigeant vers le Zodiaque et laissant le Soleil à gauche, nous naviguons presque à fleur de terre, sans pouvoir descendre, malgré le désir de mes amis, mais le vent nous était contraire. Nous voyons, toutefois, une contrée fertile, couverte de bocages, riche de tous les biens. Les Néphélocentaures, mercenaires de Phaéthon, nous ayant aperçus, volèrent sur notre navire, mais à la nouvelle du traité ils se retirèrent ; heureusement, car nos Hippogypes étaient déjà repartis.
29. Nous voguons ensuite une nuit et un jour ; et, vers le soir, nous arrivons à Lychnopolis, après avoir dirigé notre course vers les régions inférieures. Cette ville, située dans l'espace aérien qui s'étend entre les Hyades et les Pléiades, est un peu au-dessous du Zodiaque. Nous débarquons, et nous n'y trouvons pas d'hommes, mais des lampes, qui se promenaient sur le port et dans la place publique. Il y en avait de petites, apparemment la populace, et quelques-unes, les grands et les riches, brillantes et lumineuses. Elles avaient chacune leur maison, je veux dire leur lanterne, et chacune leur nom, comme les hommes ; nous les entendions même parler. Loin de nous faire aucun mal, elles nous offrent l'hospitalité. Mais nous n'osons accepter, et personne de nous n'a le courage de souper et de passer la nuit avec elles. Le palais du roi est situé au milieu de la ville. Le prince y est assis toute la nuit, appelant chacune d'elles par son nom. Celle qui ne répond pas est condamnée à mort pour avoir abandonné son poste. La mort, c'est d'être éteinte. Nous nous rendons au palais pour voir ce qui s'y passait, et nous entendons plusieurs lampes se justifiant et exposant les motifs pour lesquels elles arrivaient si tard. Je reconnus parmi ces lampes celle de notre maison : je lui demandai des nouvelles de ma famille, et elle satisfit à mes questions. Nous passons là le reste de la nuit. Le lendemain, nous repartons, nous nous rapprochons des nuages et nous découvrons la ville de Néphélococcygie : sa vue nous frappe d'admiration ; mais nous n'y pouvons aborder, contrariés par le vent. Le roi régnant est Coronus, fils de Cottyphon. Je me rappelai en ce moment ce que dit de cette ville Aristophane, poète grave et véridique, et je trouvai qu'on a tort de ne pas croire à ses assertions. Trois jours après nous aperçûmes distinctement l'Océan, mais aucune terre, si ce n'est celles qui sont dans les régions célestes, et déjà même elles prenaient à nos yeux une couleur de feu des plus éclatantes, lorsque, le quatrième jour, vers midi, le vent s'étant calmé et étant tombé tout à fait, nous redescendîmes sur la mer.
30. A peine avons-nous touché l'eau salée, qu'il fallait voir notre joie, nos transports d'aise ! Nous nous abandonnons à toute l'allégresse d'un pareil instant, et, nous jetant à la mer, nous nous mettons à nager. Le temps était calme, la mer tranquille. Mais souvent le retour au bonheur n'est que le présage de plus grandes infortunes ! Il y avait deux jours que notre vaisseau voguait paisiblement sur l'Océan, lorsque, le quatrième, au lever du soleil, nous voyons paraître tout à coup une quantité prodigieuse de monstres marins et de baleines. La plus énorme de toutes était de la longueur de quinze cents stades. Ce monstre nage vers nous la gueule béante, troublant au loin la mer, faisant voler l'écume de toutes parts, et montrant des dents beaucoup plus grosses que nos phallus, aiguës comme des pieux et blanches comme de l'ivoire. Nous nous disons alors le dernier adieu, nous nous embrassons et nous attendons. La baleine arrive, qui nous avale et nous engloutit avec notre vaisseau. Par bonheur elle ne serra pas les dents, ce qui nous eût écrasés, mais le navire put couler à travers les interstices.
31. A l'intérieur, ce ne sont d'abord que ténèbres, parmi lesquelles nous ne distinguons rien ; mais bientôt, le monstre ayant ouvert la gueule, nous apercevons une vaste cavité, si large et si profonde qu'on aurait pu y loger une ville et dix mille hommes. Au milieu, on voyait un amas de petits poissons, des débris d'animaux, des voiles et des ancres de navires, des ossements d'hommes, des ballots, et, plus loin, une terre et des montagnes, formées, sans doute, par le limon que la baleine avalait. Il s'y était produit une forêt avec des arbres de toute espèce ; des légumes y poussaient, et l'on eût dit une campagne en fort bon état. Le circuit de cette terre était de deux cent quarante stades. On y voyait des oiseaux de mer, des mouettes, des alcyons, qui faisaient leurs petits sur les arbres.
32. En ce moment, nous nous mettons à fondre en larmes ; mais enfin je relève le courage de mes compagnons, nous étayons le vaisseau, nous battons le briquet, nous allumons du feu, et nous préparons un repas de tout ce qui nous tombe sous la main : or, il y avait là une grande quantité de poissons de toute espèce, et il nous restait encore de l'eau de l'Etoile du Matin. Le lendemain, à notre lever, chaque fois que la baleine ouvrait la gueule, nous apercevons ici des montagnes, là le ciel tout seul, souvent même des îles, et nous sentons que l'animal parcourt avec vitesse toute l'étendue de la mer. Nous finissons par nous accoutumer à notre séjour ; et, prenant avec moi sept de mes compagnons, je pénètre dans la forêt, déterminé à en faire une reconnaissance complète. Je n'avais pas fait cinq stades, que je trouve un temple de Neptune, comme l'indiquait l'inscription. Un peu plus loin, je découvre plusieurs tombeaux avec leurs cippes, et tout près de là une source d'eau limpide. En même temps nous entendons aboyer un chien, et nous voyons de loin s'élever de la fumée. Nous ne doutons pas qu'il n'y ait là quelque habitation.
33. Nous avançons promptement, et nous rencontrons un vieillard et un jeune homme qui travaillaient avec ardeur à cultiver un jardin et à diriger l'eau de la source. Ravis et effrayés tout ensemble, nous nous arrêtons : ceux-ci, visiblement animés des mêmes sentiments que nous, n'osent dire un seul mot. Enfin le vieillard : « Qui êtes-vous, dit-il, étrangers ? des dieux marins, ou d'infortunés mortels, comme nous ? Nous sommes des hommes, jadis habitants de la terre, aujourd'hui vivant au milieu de la mer, forcés de nager avec le monstre qui nous renferme, incertains du sort que nous éprouvons ; il nous semble, en effet, que nous sommes morts, et pourtant nous croyons vivre encore. - Et nous aussi, lui dis-je, ô mon père, nous sommes des hommes arrivés depuis peu dans cette contrée ; avant-hier nous fûmes avalés avec notre navire. En ce moment même, nous allions en reconnaissance dans cette forêt, qui nous a paru étendue et épaisse. C'est un dieu sans doute qui nous a conduits, pour vous y voir et pour apprendre que nous ne sommes pas les seuls enfermés dans le monstre. Mais racontez-nous vos aventures, qui vous êtes, et comment vous êtes descendus ici. - Vous le saurez, nous répond le vieillard, mais ce ne sera pas avant que vous ayez reçu de moi les présents de l'hospitalité que je puis vous offrir ». A ces mots, il nous prend la main et nous conduit à sa demeure, qu'il avait su rendre assez commode, et dans laquelle il avait disposé des lits avec d'autres objets nécessaires. Là il nous sert des légumes, des fruits, des poissons, du vin ; et, nous voyant rassasiés, il nous demande le récit de nos aventures. Je lui raconte, sans en rien omettre, la tempête, notre arrivée à l'Ile des Vignes, notre navigation aérienne, notre bataille, et le reste jusqu'à notre descente dans le poisson.
34. Frappé de surprise, il se met à son tour à nous raconter son histoire : « Etrangers, dit-il, je suis né à Cypre. Parti de ma patrie, avec mon fils, que vous voyez, et plusieurs serviteurs, je faisais voile vers l'Italie, emmenant avec moi sur un grraid navire notre cargaison, dont vous avez sans doute vu les débris dans le gosier de la baleine. Jusqu'en vue de la Sicile, notre traversée fut heureuse. Mais assaillis alors d'un vent furieux, nous sommes emportés en trois jours dans l'Océan, où cette baleine nous rencontre, et nous avale, hommes et navire. Tous nos compagnons périssent ; seuls, nous échappons tous les deux au danger. Après avoir donné la sépulture à nos morts, nous élevons un temple à Neptune, et nous commençons à vivre comme nous faisons, cultivant des légumes dans ce jardin, mangeant des poissons, et des fruits. Cette forêt très étendue, ainsi que tous le voyez, contient des vignes, qui produisent un vin fort agréable ; et vous avez aperçu, sans doute, une source dont l'eau est pleine de limpidité et de fraîcheur. Nous nous faisons un lit de feuillage, nous allumons un grand feu, nous allons à la chasse des oiseaux qui volent autour de nous, et nous péchons des poissons vivants, en pénétrant dans les branchies du cétacé ; nous y prenons même des bains, lorsque nous le désirons. Par delà, en effet, se trouve un vaste étang salé, qui peut avoir vingt stades de tour, et dans lequel se trouvent des poissons de toute espèce : nous nous amusons à y nager et à naviguer dessus dans une petite barque que j'ai faite moi-même. Voici la vingt-septième année qui s'écoule depuis notre engloutissement.
35. Notre condition, d'ailleurs, serait assez tolérable, si nous n'avions des voisins, des êtres logés près de nous, qui sont de moeurs difficiles, insupportables, barbares, sauvages. - Eh quoi ! lui dis-je, il y a dans la baleine d'autres êtres que nous ? - Oui, et en grand nombre, répondit-il, tous inhospitaliers et d'un aspect effroyable. A l'extrémité occidentale de la forêt, vers la queue, sont les Tarichanes : ils ont des yeux d'anguille et un visage d'écrevisse : peuple hardi, belliqueux, et ne vivant que de chair crue. De l'autre côté, vers la partie droite, sont les Tritonomendètes : ils ressemblent à des hommes depuis la tête jusqu'à la ceinture ; le reste est d'un bouc. Ils sont moins féroces que les autres. A gauche se trouvent les Carcinochires et les Thynnocéphales, qui ont fait entre eux alliance et amitié. Au centre séjournent les Pagourades et les Psettopodes, race batailleuse et vite à la course. La partie orientale, vers la gueule, est presque entièrement déserte, à cause des inondations de la mer. Quant à la partie que j'occupe, j'en ai la jouissance, moyennant un tribut annuel de cinq cents huîtres que je paye aux Psettopodes.
36. Voilà l'état du pays. Il faut cependant pourvoir à notre subsistance et aux moyens de nous défendre contre tous ces habitants. - Quel en est le nombre ? lui dis-je. - Ils sont plus de mille. - Et quelles sont leurs armes ? - Rien que des arêtes de poisson. - Cela étant, lui dis-je, nous ne risquons rien à les attaquer, puisqu'ils n'ont pas d'armes et que nous en avons. Si nous sommes vainqueurs, nous vivrons désormais sans inquiétude ». Cet avis prévaut, et nous regageons notre vaisseau pour faire nos préparatifs. Le refus du tribut devait être le prétexte de la guerre. C'était justement l'époque de l'échéance ; des ambassadeurs étaient venus pour le recevoir. Le vieillard leur répond avec hauteur et les chasse. Aussitôt les Psettopodes et les Pagourades, indignés contre Scintharus, c'était le nom de notre hôte, marchent contre lui avec un grand tumulte.
37. Nous avions prévu leur attaque : nous les attendons de pied ferme, tout en armes, après avoir envoyé une vedette de vingt-cinq hommes, avec l'ordre de ne sortir d'embuscade que quand ils auraient vu les ennemis passés. Ils exécutent cette manoeuvre, tombent sur les derrières de nos agresseurs, et les taillent en pièces. Pour nous, qui étions aussi au nombre de vingt-cinq, y compris Scintharus et son fils, qui avaient également pris les armes, nous les attaquons de front, et, engageant la mêlée avec courage et vigueur, nous livrons un combat douteux. Enfin, nous les mettons en fuite, et nous les poursuivons vivement jusqu'à leurs cavernes. Ils laissent cent soixante-dix des leurs sur la place ; nous n'avons qu'un seul homme tué, le pilote, qui a le dos percé d'une arête de rouget.
38. Nous restons ce jour et la nuit suivante sur le champ de bataille, et nous y dressons un trophée fait de l'épine dorsale d'un dauphin. Le lendemain, les autres peuples, ayant appris la défaite de leurs alliés, se présentent à nous : les Tarichanes, commandés par Pélamus, à l'aile droite ; à la gauche, les Thynnocéphales ; au centre, les Carcinochires. Les Tritonomendètes avaient gardé la neutralité et ne s'étaient rangés d'aucun parti. La rencontre se fit près du temple de Neptune. Nous nous élançons en poussant de grands cris, qui retentissent dans la baleine comme dans une caverne profonde. Nous mettons en fuite nos adversaires désarmés, nous les poursuivons à travers la forêt, et nous restons maîtres du reste de la contrée.
39. Quelque temps après, ils nous envoient des hérauts, enlèvent leurs morts et font des propositions d'amitié. Nous refusons toute espèce de trêve, et, pénétrant le lendemain sur leur territoire, nous les taillons tous en pièces, à l'exception des Tritonomendètes. Mais ceux-ci, ayant vu de quelle manière nous avions traité les autres, s'enfuient, en courant, par les branchies du cétacé, et s'élancent dans la mer. Maîtres dès lors du pays purgé d'ennemis, nous y vivons tranquilles, nous livrant à divers exercices, à la chasse, à la culture de la vigne, à la récolte du fruit des arbres, semblables, en un mot, à des gens qui vivent agréablement et librement dans une grande prison, d'où il leur est impossible de sortir. Nous passâmes ainsi un an et huit mois.
40. Le cinquième jour du neuvième mois, vers le second bâillement de la baleine , car il est bon de savoir que l'animal bâillait une fois par heure, ce qui nous servait à compter les divisions du jour ; vers le second bâillement, dis-je, de nombreuses voix et un grand tumulte se font entendre, comme un chant et un bruit de rameurs. Troublés, comme on peut croire, nous nous glissons vers la gueule de la baleine, et, nous tenant dans l'intervalle des dents, nous voyons le plus étrange des spectacles qui se soient offerts à mes yeux, des géants d'un demi-stade de hauteur, voguant sur de grandes îles, comme sur des galères. Je sais bien que ce que je raconte trouvera mes lecteurs incrédules, mais je le dirai pourtant. Ces îles étaient plus longues que hautes, et chacune d'elles, qui avait environ cent stades de circuit, était montée par cent vingt de ces géants. Les uns, assis le long des bords de l'île, se servaient, en guise de rames, de grands cyprès garnis de toutes leurs branches et de tout leur feuillage. Derrière, comme à la poupe, un pilote se tenait debout, monté sur une colline, et tenant à la main un gouvernail d'airain long d'un stade. A la proue, quarante guerriers tout armés paraissaient prêts à combattre : ils ressemblaient tout à fait à des hommes, sauf la chevelure. La leur était de feu, étincelante, en sorte qu'ils n'avaient pas besoin de casques. Au lieu de voiles, chaque île avait au centre une vaste forêt qui se gonflait sous le vent et faisait aller l'île au gré du pilote. Ils avaient un chef de rameurs, et ceux-ci manoeuvraient avec effort, comme on a coutume de le faire, pour faire avancer les gros vaisseaux.
4l. D'abord, nous n'en vîmes que deux ou trois ; puis, bientôt, il en parut près de six cents, qui, se séparant en deux flottes, commencèrent une bataille navale. Les proues se choquent ; plusieurs vaisseaux sont fracassés ; d'autres s'entr'ouvrent et sont coulés à fond ; plusieurs, dans la mêlée, combattent avec vigueur et ne lâchent point l'abordage ; les hommes placés à la proue déploient la plus grande valeur, s'élancent sur le navire ennemi et massacrent tout sans pitié ; on ne fait aucun prisonnier. Au lieu de grappins, ils se lancent de gros polypes attachés les uns aux autres, qui, s'embarrassant dans la forêt, arrêtent la marche du vaisseau. Ils combattent et se blessent à coups d'huîtres qui rempliraient un char et avec des éponges de la grandeur d'un arpent.
42. L'un des deux partis avait pour chef Eolocentaure, et l'autre Thalassopotès. Leur querelle était survenue, dit-on, à propos du butin. Il paraît que Thalassopotès avait enlevé plusieurs troupeaux de dauphins à Eolocentaure : c'est du moins ce qu'on pouvait conjecturer d'après leurs cris, qui nous apprirent également le nom des deux rois. Enfin, la victoire reste aux troupes d'Eolocentaure ; il coule à fond plus de cent cinquante des îles ennemies, et se rend maître de trois avec tout leur équipage. Le reste s'enfuit, la poupe brisée. Les vainqueurs les poursuivent quelque temps, et reviennent le soir pour recueillir les débris des deux flottes. Ils s'emparent de ce qui reste des vaisseaux ennemis, et recouvrent leurs propres biens, car ils avaient eux-mêmes perdu plus de quatre-vingts de leurs îles. Ensuite ils dressent un trophée comme souvenir de cette nésomachie, et suspendent un des vaisseaux ennemis àla tête de la baleine. Ils passent cette nuit auprès du monstre, auquel ils attachent leurs câbles et leurs ancres, faites de cristal et d'une extrême grosseur ; puis, le lendemain, après avoir fait un sacrifice sur le dos de la baleine et enseveli leurs morts, ils se rembarquent joyeux, en entonnant un chant de victoire. Voilà quel fut le combat des îles. 
Lucien de Samosate - Histoire véritable II
1. Depuis ce moment, la vie que nous menions dans la baleine me devint insupportable ; ce séjour m'était odieux, et je cherchai quelque moyen d'en sortir. D'abord, nous pensâmes qu'il suffirait, pour nous échapper, de pratiquer un trou dans le côté droit, et nous commençâmes à creuser ; mais, après avoir poussé inutilement la fouille jusqu'à la profondeur de cinq stades, nous y renonçons, et nous nous décidons à mettre le feu à la forêt : c'était un moyen sûr de faire mourir la baleine ; et dans ce cas, il nous était facile de nous échapper. Nous commençons donc par mettre le feu aux parties voisines de la queue. Pendant sept jours et sept nuits, la baleine parut insensible à cette chaleur mais le huitième et le neuvième, nous nous apercevons qu'elle est malade : elle ouvrait la gueule avec moins de facilité, et, quand elle l'ouvrait, elle la refermait sur-le-champ. Le dixième jour et le onzième jour, elle se mourait ; déjà même elle sentait mauvais. Le douzième jour, nous nous apercevons, déjà même un peu tard, que, si on ne lui met pas promptement un bâillon pour l'empêcher de clore sa gueule tout à fait, nous courons risque de périr enfermés dans le cadavre. Nous étayons donc ses mâchoires avec d'énormes poutres, puis nous préparons notre navire, sur lequel nous chargeons une ample provision d'eau avec tous les objets nécessaires : Scintharus en devait être le pilote. Le lendemain la baleine mourut.
2. Nous tirons alors notre vaisseau, nous le faisons passer à travers les dents du monstre, et après l'y avoir suspendu, nous le faisons glisser doucement jusque sur la mer. Quant à nous, montés sur le dos de la baleine, nous offrons un sacrifice à Neptune, auprès du trophée, et nous demeurons là trois jours, à cause du calme qui régnait : le quatrième, nous mettons à la voile. Nous rencontrons et nous heurtons, chemin faisant, les nombreux cadavres de ceux qui avaient péri dans le combat naval ; et nous mesurons avec surprise l'énormité de leur taille. Après une navigation de quelques jours, secondée par un temps magnifique, le vent de Borée se met à souffler avec violence, et il survient un si grand froid que toute la mer se gèle jusqu'à la profondeur de quatre cents orgyies, en sorte que nous pouvons descendre et courir sur la glace. Mais comme le vent se soutenait toujours et devenait de plus en plus insupportable, nous prenons le parti, sur le conseil de Scintharus, de creuser dans la glace une grande caverne, où nous passons trente jours, allumant du feu et vivant de poissons. Pour les prendre, il suffisait de creuser. Cependant, les provisions venant à nous manquer, nous regagnons le navire ; nous le dégageons des glaces, nous déployons la voile et nous nous mettons à voguer doucement et légèrement, en glissant sur la glace. Le cinquième jour, la chaleur revient, la glace se fond, et la mer redevient une masse d'eau.
3. Nous avions déjà couru environ trois cents stades, quand nous sommes portés sur une petite île déserte : nous y renouvelons notre provision d'eau, qui commençait à manquer, nous tuons à coups de flèches deux taureaux sauvages et nous poursuivons notre traversée. Ces taureaux n'avaient point les cornes plantées sur la tête, mais sous les yeux, comme le voulait Momus. A quelque temps de là, nous entrons dans une mer, qui n'était pas d'eau, mais de lait. Au milieu s'élevait une île blanche, pleine de vignes. Cette île était un énorme fromage, parfaitement compacte, comme nous pûmes nous en convaincre dans la suite en en mangeant, et ayant vingt-cinq stades de circonférence. Les vignes étaient remplies de raisins ; mais au lieu de vin, on n'en exprimait que du lait. Vers le centre de cette île on avait bâti un temple, consacré à la néréide Galatée, ainsi que le portait l'inscription. Durant tout le séjour que nous fîmes en cet endroit, la terre même nous servit de nourriture, et le lait des grappes, de boisson. On nous dit que Tyro, fille de Salmonée, était reine de ce pays, récompense qu'elle reçut de Neptune, quand ce dieu la quitta.
4. Après être demeurés cinq jours dans cette île, nous levons l'ancre le sixième, avec une jolie brise et une mer tranquille. Le huitième jour, quand nous n'étions plus déjà dans des flots de lait, mais au milieu d'une eau saumâtre et azurée, nous apercevons un grand nombre d'hommes qui couraient sur les vagues : ils nous ressemblaient en tout, et par le corps et par la taille ; il n'y avait de différence que dans leurs pieds qui étaient de liège, d'où probablement leur nom de Phellopodes. Nous sommes fort étonnés de voir qu'au lieu d'enfoncer, ils se soutiennent sur l'eau et voyagent sans crainte. Quelques-uns nous abordent, nous saluent en grec, et nous disent qu'ils vont à Phello, leur patrie. Ils nous accompagnent même quelque temps, en glissant le long de notre navire ; mais ensuite ils changent de route et nous quittent, en nous souhaitant un heureux voyage. Bientôt nous découvrons plusieurs îles, et près de nous, à gauche, cette Phello, vers laquelle se hâtaient d'arriver nos voyageurs. C'est une ville bâtie sur un grand et rond morceau de liège. De loin et un peu plus sur la droite, nous apercevons cinq autres villes, très grandes et très élevées, d'où sortait un feu continuel.
5. Vers la proue, il y en avait une large, à fleur d'eau, à la distance de moins de cinq cents stades. Nous nous en approchons, et aussitôt une odeur extraordinaire, suave, parfumée, arrive jusqu'à nous ; on eût dit la senteur que l'historien Hérodote prétend exhalée par l'Arabie Heureus : c'était un mélange de rose, de narcisse, d'hyacinthe, de lis, de violette, de myrrh , de laurier, de fleur de vigne, qui venait caresser notre odorat. Ravis de ce doux parfum, nous espérons enfin le bonheur après tant de fatigues, et nous nous avançons vers l'île. En approchant, nous voyons de tous côtés des ports nombreux, vastes et sûrs, et des fleuves limpides descendant tranquillement vers la mer ; puis des prés, des forêts, des oiseaux mélodieux, chantant les uns près du rivage, une foule d'autres sur les rameaux : un air pur et léger environnait toute la contrée ; le souffle agréable des zéphyrs agitait doucement le feuillage, et en tirait des sons délicieux et prolongés, semblables à ceux d'une flûte oblique au milieu d'une solitude. A cette musique se mêlait le bruit de plusieurs voix, mais sans confusion, comme celui qu'on entend dans les festins, lorsqu'aux accords de la cithare et de la flûte se mêlent les louanges et les applaudissements des convives.
6. Enchantés de tous ces objets, nous nous dirigeons vers la terre : nous entrons au port et nous débarquons, laissant sur le navire Scintharus et deux de nos compagnons. Nous marchions à travers une prairie émaillée de fleurs, lorsque nous rencontrons des sentinelles et des garde-côtes. Ils nous enchaînent avec des guirlandes de roses (ils n'ont pas de liens plus forts), et nous conduisent au chef du pays. Dans le chemin, ils nous apprennent que nous sommes dans l'île des Bienheureux, gouvernée par le Crétois Rhadamanthe. On nous amène à son tribunal, et l'appel de notre cause est fixé au quatrième tour.
7. La première qui fut jugée avant la nôtre était celle d'Ajax, fils de Télamon. Il s'agissait de savoir s'il serait admis ou non parmi les héros. On l'accusait de s'être donné la mort dans un accès de fureur. Après un long débat, Rhadamanthe décida qu'on lui ferait boire de l'ellébore, qu'on le mettrait entre les mains du médecin Hippocrate de Gos, et que, quand il aurait recouvré la raison, on l'admettrait au banquet.
8. La seconde cause était une question d'amour : Thésée et Ménélas se disputaient au sujet d'Hélène ; chacun d'eux voulait la posséder. Rhadamanthe l'adjugea à Ménélas, à cause de tous les travaux et de tous les dangers auxquels l'avait exposé son mariage : d'ailleurs Thésée ne manquait pas de femmes, l'Amazone et les filles de Minos.
9. La troisième était une affaire de préséance, entre Alexandre, fils de Philippe, et le Carthaginois Annibal : le pas fut accordé au roi de Macédoine, et on lui éleva un trône auprès de Cyrus l'Ancien, roi de Perse.
10. Notre tour vient alors. Le juge nous demande pourquoi, vivants, nous sommes entrés dans cette région sacrée. Nous lui racontons nos aventures sans en rien omettre : il nous fait tenir à l'écart, délibère pendant longtemps, et prend l'avis des autres juges ; il avait, en effet, plusieurs assesseurs, entre autres Aristide le Juste d'Athènes. Enfin, il prononce un arrêt d'après lequel nous subirions, après notre mort, la peine de notre curiosité et de notre voyage, mais que, pour le moment, nous aurions le droit de demeurer dans l'île, de prendre part au festin des héros, et puis de partir. Il fixa en même temps à sept mois juste la durée de notre séjour.
11. Aussitôt, les guirlandes qui nous enchaînaient tombent d'elles-mêmes : libres, nous sommes conduits dans l'intérieur de la ville, au banquet des bienheureux. Cette ville est toute d'or, entourée d'un mur d'émeraude ; elle a sept portes, faites chacune d'un seul morceau de cinnamome : le pavé est d'ivoire dans la partie close par la muraille ; tous les temples des dieux sont bâtis de béryl, et sur leurs autels, faits d'une seule améthyste, on immole des hécatombes entières. Autour de la ville coule un fleuve de myrrhe magnifique ; il a cent coudées royales de largeur, et sa profondeur permet d'y nager aisément. Les bains de ce pays sont de vastes édifices de cristal, tout parfumés de cinnamome ; au lieu d'eau, les bassins sont remplis de rosée chaude.
12. Les vêtements des bienheureux sont faits de toiles d'araignée, fort ténues, couleur de pourpre ; du reste, ils n'ont pas de corps ; ils sont impalpables, sans chair, et n'offrent aux yeux qu'une forme et une apparence : cependant, malgré cette absence de corps, ils ne laissent pas de se tenir debout, de se remuer, de penser, de parler. En un mot, ils ressemblent à une âme dégagée de la matière et revêtue d'une effigie corporelle. Il faut donc les toucher, pour être sûr que ce n'est point un corps que l'on voit ; ce sont, en effet, des ombres qui marchent, et non pas des ombres noires. Personne, chez eux, ne vieillit : chacun y garde l'âge qu'il avait en arrivant. Jamais il ne fait nuit, quoique le jour n'y soit pas éclatant ; mais un crépuscule semblable à celui qui, le matin, précède le lever du soleil, enveloppe toute la contrée. Ils ne connaissent qu'une seule saison pour toute l'année : c'est un printemps éternel, avec un seul vent qui souffle, le Zéphyre.
13. La contrée est émaillée de fleurs de toute espèce, ombragée de bois touffus et délicieux. Les vignes y sont fécondes douze fois l'année, et s'y chargent chaque mois de leurs fruits. Les pêchers, les pommiers, et les autres arbres d'automne, produisent treize fois, en offrant une double récolte dans le mois consacré à Minerve. Au lieu de froment, les épis portent des pains tout prêts à manger, comme des champignons. Autour de la ville, on trouve trois cent soixante-cinq sources d'eau, autant de miel, cinq cents de myrrhe, mais celles-ci sont plus petites, sept fleuves de lait et huit de vin.
14. Le banquet se tient hors de la ville, dans un endroit qu'ils nomment Champ Elysée. C'est une prairie délicieuse, environnée d'arbres nombreux, épais, dont le feuillage ombrage les convives, couchés sur un tapis de fleurs. Les vents sont les ordonnateurs et les ministres du festin, sans en être les échansons : ce soin est superflu : de grands arbres du cristal le plus diaphane, rangés autour du banquet, portent des fruits, qui servent de coupes, de toute forme et de toute grandeur. Chaque convive, en arrivant au repas, cueille une ou deux de ces coupes, la place devant soi, et le vase se remplit aussitôt de vin : telle est leur manière de boire. En guise de couronnes, les rossignols et les autres oiseaux chanteurs font neiger de leurs becs sur la tête des convives des fleurs cueillies dans les prairies, et qu'ils répandent en gazouillant et en voltigeant. Quant aux parfums, des nuées épaisses, où se concentre la myrrhe des fontaines et du fleuve, demeurent suspendues au-dessus du banquet, et, doucement pressées par les vents, se résolvent en une pluie fine comme la rosée.
15. Pendant le repas, ils charment leurs loisirs avec de la musique et des chants, empruntés surtout aux poèmes d'Homère. Ce poète lui-même est assis à la table et partage le banquet, placé au-dessus d'Ulysse. Les choeurs sont composés de jeunes garçons et de jeunes filles : ils sont conduits et dirigés par Eunomus de Locres, Arion de Lesbos, Anacréon et Stésichore. Je l'ai vu là, en effet, réconcilié avec Hélène. Quand ces premiers chants ont cessé, vient un second choeur de cygnes, d'hirondelles, de rossignols ; et, pendant qu'ils chantent, la forêt tout entière, agitée par les vents, les accompagne de la flûte.
16. Mais ce qui fait surtout le charme de ce banquet, c'est qu'il y a deux sources, l'une du Rire et l'autre du Plaisir. Chaque convive, au commencement du festin, y va boire et passe ainsi le reste du repas dans le plaisir et dans le rire.
17. Je veux vous dire maintenant tous les grands hommes que j'y ai vus : d'abord, tous les demi-dieux et les héros qui ont porté les armes devant Troie, à l'exception d'Ajax de Locres : on prétend que c'est le seul qui soit châtié dans le séjour des impies ; puis, parmi les barbares, les deux Cyrus, le Scythe Anacharsis, le Thrace Zamolxis, l'Italien Numa, le Lacédémonien Lycurgue, les Athéniens Phocion, Tellus, et les Sept Sages, hormis Périandre. Je vis Socrate, fils de Sophronisque, babillant avec Nestor et Palamède : il avait autour de lui Hyacinthe de Lacédémone, Narcisse de Thespies, Hylas et plusieurs autres jolis garçons. Il me sembla qu'il était amoureux d'Hyacinthe ; tout au moins avait-il beaucoup d'apparences contre lui. Aussi, dit-on que Rhadamanthe n'en est pas content, et qu'il l'a menacé à plusieurs reprises de le chasser de l'île, s'il ne cessait son bavardage et ne quittait son ironie pendant le festin. Platon seul n'est point présent. Il habite, dit-on, sa ville imaginaire, usant de la république et des lois qu'il a écrites.
18. A l'égard d'Aristippé et d'Epicure, on leur accorde les premiers honneurs, en raison de leur douceur, de leur grâce, de leur gaieté de bons convives. Là se rencontre encore Esope le Phrygien : il sert de bouffon aux autres. Diogène de Sinope a tellement changé d'humeur qu'il a épousé la courtisane Laïs, et que souvent, échauffé par l'ivresse, il se lève pour danser et fait toutes les folies qu'inspire le vin. On ne voit aucun stoïcien. On prétend qu'ils sont en train de gravir le sommet escarpé de la Vertu. Nous avons entendu dire que Chrysippe n'obtiendrait la permission d'entrer dans l'île que lorsqu'il aurait pris une quatrième dose d'ellébore. On dit que les Académiciens ont l'intention de venir ; mais ils s'abstiennent encore et considèrent : ils n'ont pas la compréhension que cette île existe réellement ; d'ailleurs, ils redoutent, je crois, le jugement de Rhadamanthe, eux qui rejettent toute espèce de jugement. On assure que plusieurs d'entre eux ont pris leur élan pour suivre ceux qui venaient ici, mais que leur lenteur les empêche d'arriver, ou que, faute de compréhension, ils sont restés à mi-route et revenus sur leurs pas.
19. Tels étaient les plus illustres des assistants. Les plus grands honneurs sont accordés à Achille, puis à Thésée. Voici maintenant leur façon de penser sur le commerce et les plaisirs de l'amour. Ils se caressent devant témoins, aux yeux de tous, hommes ou femmes, et n'y voient aucun mal. Socrate seul attestait par serment que c'était sans arrière-pensée impure qu'il recherchait les jeunes gens ; mais tous l'accusaient de se parjurer. Souvent Hyacinthe et Narcisse convenaient du fait, Socrate le niait toujours. Toutes les femmes sont en commun, et nul n'y jalouse son voisin : ils sont en cela des Platoniciens accomplis ; les petits garçons accordent tout ce qu'on veut et ne refusent jamais.
20. Deux ou trois jours s'étaient à peine écoulés, que, rencontrant le poète Homère, et nous trouvant tous les deux de loisir, je lui demandai, entre autres choses, d'où il était, disant que c'était encore chez nous un grand objet de discussion. Il me répondit qu'il savait bien que les uns le croyaient de Chios, les autres de Smyrne, un grand nombre de Colophon ; mais que cependant il était babylonien, et que, chez ses concitoyens, il ne se nommait pas Homère, mais Tigrane, qu'ayant été envoyé en otage chez les Grecs, il avait alors changé de nom. Je lui fis quelques questions relatives aux vers retranchés de ses poèmes, s'il les avait réellement écrits. Il me répondit que tous étaient de lui. Je ne pus alors m'empêcher de blâmer les mauvaises plaisanteries des grammairiens Zénodote et Aristarque. Après qu'il eut satisfait ma curiosité sur ce point. je lui demandai pourquoi il avait commencé son poème par Mênin, colère ; il me répondit que cela lui était venu à l'esprit, sans qu'il y songeât. Je désirais aussi vivement savoir s'il avait composé l'Odyssée avant l'Iliade, comme beaucoup le prétendent. Il me dit que non. Quant à savoir s'il était aveugle, ainsi qu'on l'assure, je n'eus pas besoin de m'en enquérir : il avait les yeux parfaitement ouverts, et je pus m'en convaincre par moi-même. Souvent, en effet, je venais converser avec lui, quand je le voyais inoccupé ; je l'abordais, je lui faisais une question et il s'empressait d'y répondre, surtout depuis le procès qu'il avait gagné sur Thersite. Celui-ci lui avait intenté une accusation pour injures, parce qu'il s'était moqué de lui dans son poème ; mais Homère fut absous, défendu par Ulysse.
21. A peu près vers cette époque, arriva Pythagore de Samos, qui, après avoir subi sept métamorphoses et vécu dans autant de corps différents, avait achevé les périodes assignées à l'âme. Son côté droit était tout d'or. On le jugea digne d'être admis dans ce séjour fortuné, mais il y eut quelque incertitude sur le nom qu'il fallait lui donner, Pythagore ou Euphorbe. Empédocle vint aussi, le corps tout rôti et couvert de brûlures ; on ne voulut pas le recevoir, malgré ses supplications.
22. Bientôt arriva le temps où l'on célèbre les jeux des Thanatusies ; Achille les présidait pour la cinquième fois et Thésée pour la septième. Comme il serait trop long de les raconter en détail, je dirai en somme que Carus, descendant d'Hercule, remporta le prix de la lutte sur Ulysse, qui lui disputait la couronne. Le prix du pugilat fut partagé entre Arius l'Egyptien, dont le tombeau est à Corinthe, et Epéus, qui combattirent avec un égal succès. Il n'y a point de prix pour le pancrace : quant à la course, je ne m'en rappelle plus le vainqueur. Parmi les poètes, Homère l'emportait réellement de beaucoup sur les autres ; on couronna cependant Hésiode : les prix de tous les combats sont des couronnes de plumes de paon.
23. Les jeux étaient à peine finis, lorsqu'on annonça que les scélérats, châtiés dans le séjour des impies, avaient brisé leurs chaînes, renversé leur garde, et menaçaient d'envahir l'île des Bienheureux. A leur tête marchaient, dit-on, Phalaris d'Agrigente, l'Egyptien Busiris, Diomède de Thrace, Sciron et Pityocampte. A cette nouvelle, Rhadamanthe fait ranger les héros sur le rivage : ils sont commandés par Achille, Thésée et le fils de Télamon, Ajax, guéri de sa folie. On en vient aux mains, la lutte s'engage, et les héros sont vainqueurs, grâce surtout à la belle conduite d'Achille. Socrate se comporta brillamment à l'aile gauche et fit des exploits supérieurs à ceux de son vivant devant Délium. Loin de prendre la fuite, à l'approche de l'ennemi, il ne changea pas même de visage. Aussi lui donna-t-on ensuite, pour prix spécial de sa valeur, un grand et magnifique jardin, dans un faubourg de la ville. Il y réunit ses amis pour y converser avec eux, et donna à cet endroit le nom de Nécracadémie.
24. Cependant les vaincus sont faits prisonniers et renvoyés chargés de fers, afin de subir une punition plus terrible encore. Homère célébra ce combat dans un poème, qu'il me remit à mon départ pour l'apporter à mes compatriotes ; mais je l'ai perdu plus tard avec bien d'autres choses. Il commençait par ce vers :
Muse, dis le combat des héros chez les morts.
On fit ensuite cuire des fèves, suivant l'asage du pays quand on a remporté une victoire, et l'on célébra un repas triomphal avec une grande fête. Pythagore seul n'y prit aucune part, et se tint à l'écart sans manger, à cause de son aversion pour les fèves.
25. Déjà six mois s'étaient écoulés, et nous étions au milieu du septième, lorsqu'il survint un événement imprévu. Cinyre, fils de Scintharus, garçon bien fait et de jolie figure, était devenu depuis longtemps amoureux d'Hélène, qui, de son côté, laissait entrevoir la passion la plus vive pour ce jeune homme. Souvent ils se faisaient des signes pendant le repas, buvaient à la santé l'un de l'autre, et se levaient de la table pour aller s'égarer tête à tête dans la forêt. Vaincu par la violence de son amour et par la difficulté de le satisfaire, Cinyre forma le projet d'enlever Hélène et de s'enfuir avec elle. Elle y consentit, et ils résolurent de se réfugier dans quelqu'une des îles voisines, soit à Phello, soit à Tyroessa. Ils avaient mis depuis longtemps dans le secret trois de mes compagnons les plus déterminés. Mais Cinyre n'en avait rien dit à son père : il se doutait bien que celui-ci mettrait obstacle à ses desseins. Comme ils l'avaient conçu, ils exécutent leur projet. La nuit venue, au moment où j'étais absent et endormi dans la salle du festin, ils arrivent à l'insu de tous, emmènent Hélène avec aux et se hâtent de gagner le large.
26. Vers minuit, Ménélas venant à se réveiller s'aperçoit que sa femme n'est plus dans son lit, pousse de grands cris, va trouver son frère et se rend avec lui au palais de Rhadamanthe. A la pointe du jour, les espions viennent rapporter qu'ils ont aperçu le vaisseau déjà fort loin. Aussitôt Rhadamanthe fait monter cinquante héros sur un navire taillé d'un seul morceau d'asphodèle, et leur ordonne de poursuivre les fugitifs. Ils partent et font si bien qu'ils les atteignent vers midi, au moment où ils entraient dans l'océan de lait, auprès de Tyroessa : tant ils étaient près d'échapper ! Les héros attachent leur navire avec des chaînes de roses et les ramènent au port. Hélène pleurait, rougissait, se couvrait le visage. Rhadamanthe interroge Cinyre et ses complices, pour savoir si quelque autre n'avait pas trempé dans le complot : ils répondent qu'ils sont seuls coupables ; alors on les fit lier par les parties honteuses, et fouetter de mauves ; puis on les relègue dans le séjour des impies.
27. En même temps, on décrète que nous ayons à quitter l'île au plus tôt, et l'on ne nous accorde de rester que jusqu'au lendemain. J'étais désolé, je versais des larmes, en voyant quels biens j'abandonnais pour recommencer une vie errante. Les Bienheureux me consolèrent en me disant que je reviendrais les voir dans peu d'années, et ils m'indiquèrent mon futur trône et mon lit de table, auprès des plus éminents. Pour moi, j'allai trouver Rhadamanthe, et je le suppliai instamment de me révéler l'avenir et de m'enseigner la route à suivre. Il me dit que je reverrais ma patrie, mais après de longues erreurs et de grands dangers. Jamais il ne voulut déterminer le temps de mon retour ; et, me montrant plusieurs îles (on en voyait cinq et une sixième plus éloignée que les autres) : «Ces îles que tu vois près d'ici, ajouta-t-il, et d'où sort une flamme continuelle, sont les îles des Impies : la sixième est la ville des Songes. Ensuite on trouve l'île de Calypso, mais tu ne peux encore la découvrir. Quand tu les auras passées, tu trouveras un vaste continent, opposé au vôtre. Là il t'arrivera une foule d'aventures, tu traverseras divers pays, tu voyageras chez des hommes sauvages, et tu débarqueras enfin dans l'autre continent». Ainsi parla Rhadamanthe.
 28. En achevant ces mots, il arrache de terre une racine de mauve, me la présente et m'ordonne d'invoquer cette plante dans les dangers les plus pressants. Surtout il me recommande, si jamais j'arrivais à cette terre, de ne jamais remuer le feu avec l'épée, de m'abstenir de lupins, de ne jamais avoir commerce avec un garçon de plus de dix-huit ans ; qu'en me souvenant de ces préceptes, je pouvais conserver l'espoir de revenir à l'île des Bienheureux. Dès ce moment je fis tous les préparatifs du départ ; à l'heure du repas, j'allai me mettre encore à table avec les habitants. Le lendemain je m'approchai du poète Homère, et je le priai de me faire une inscription en distiques : il la fit ; j'élevai aussitôt une colonne de béryl sur le port, et j'y gravai ces deux vers :
Lucien favorisé par les dieux immortels
Vit ces lieux et retourne aux foyers paternels.
29. Ce fut notre dernière journée : le lendemain nous mettons à la voile ; les héros nous font la conduite ; et Ulysse, s'approchant de moi, me remet, à l'insu de Pénélope, une lettre adressée à Calypso, dans l'île d'Ogygie. Rhadamanthe nous donne pour nous conduire le pilote Nauplius, afin que, si nous étions portés sur les îles voisines, personne ne nous arrête sous prétexte de navigation suspecte. A peine sortions-nous de l'atmosphère embaumée, que nous sommes saisis d'une odeur insupportable d'asphalte, de soufre et de poix brûlés ensemble : en même temps, il nous arrive comme un fumet atroce, dégoûtant, d'hommes que l'on fait rôtir : une vapeur obscure, ténébreuse, fond sur nous sous forme d'une rosée de goudron ; puis nous entendons un grand bruit de fouets et un immense concert de voix gémissantes.
30. Nous n'abordons point à toutes ces îles, mais seulement à l'une d'elles, dont voici la description. Environnée tout entière de bords à pic et dénudés, hérissée de roches et de pointes, elle n'a ni arbres ni eau. Cependant, en nous glissant avec effort le long des précipices, nous nous avançons, par un sentier plein de ronces, embarrassé d'épines, jusqu'à une contrée affreuse : et de là nous arrivons à la prison, au lieu même des supplices. Le premier aspect de cet endroit nous frappe d'étonnement. Partout s'élève du sol comme une moisson d'épées et de dards : trois fleuves l'environnent, l'un de fange, l'autre de sang ; le dernier, placé au centre, est de feu : il se déroule immense, infranchissable ; il coule comme de l'eau, et ses flots s'agitent comme ceux de la mer. Il contient un grand nombre de poissons, dont les uns ressemblent à des tisons enflammés, les autres, plus petits, à des charbons ardents ; on les appelle lychnisques.
31. Il n'y a qu'une entrée fort étroite pour pénétrer à l'intérieur : elle est gardée par Timon d'Athènes. On nous laissa passer cependant sous la conduite de Nauplius, et nous vîmes châtier tout ensemble nombre de rois et de particuliers, dont quelques-uns même nous étaient connus. Ainsi nous aperçûmes Cinyre suffoqué par la fumée et suspendu par les parties. Nos guides nous apprenaient les actions de tous ces criminels, et la cause pour laquelle ils étaient punis. Les plus cruels châtiments sont réservés à ceux qui ont menti pendant leur vie, et qui ont écrit des récits imposteurs. Parmi eux étaient Ctésias de Cnide, Hérodote et plusieurs autres. En les voyant, j'ai eu bon espoir pour l'avenir, moi qui n'ai à me reprocher aucun mensonge.
32. Revenu vite à notre vaisseau, car je ne pus supporter davantage un tel spectacle, je fis mes adieux à Nauplius et je repris la mer. Bientôt nous voyons à peu de distance l'île des Songes, entourée de ténèbres et difficile à distinguer. Semblable aux Songes mêmes, elle s'éloignait à notre approche, fuyait et paraissait s'évanouir. Enfin nous la tenons, et nous entrons dans le port, nommé Port du sommeil, tout près des portes d'ivoire, à l'endroit où s'élève le temple d'Alectryon. Nous y débarquons le soir, nous pénétrons dans la ville, où nous voyons une foule de songes de toute espèce. Parlons d'abord de cette ville, que personne n'a décrite avant moi. Homère seul en a fait mention ; mais ce qu'il a dit n'est pas exact.
33. Elle est entièrement entourée d'une forêt composée de grands pavots et de mandragores, et remplie d'une infinité de chauves-souris, seul être ailé qui se trouve dans l'île. Tout près coule un fleuve, nommé par les habitants Nyctiporus, formé de deux sources voisines des portes : l'une s'appelle Négrétos et l'autre Pannychie. L'enceinte de la ville, haute et de couleur changeante ressemble à l'écharpe d'Iris : elle n'a pas deux portes, comme dit Homère, mais quatre, dont deux regardent la plaine de la Mollesse : l'une est de fer, l'autre d'argile ; c'est par elles que sortent, dit-on, les songes effrayants, ensanglantés, cruels ; les deux autres portes sont près du port, et tournent du côté de la mer : l'une est de corne, l'autre d'ivoire : c'est par celle-ci que nous étions entrés. En arrivant dans la ville, on trouve à droite le temple de la Nuit : c'est leur principale divinité, avec Alectryon, dont le temple est voisin du port ; à gauche est le palais du Sommeil : il est le roi de la contrée et gouverne par l'intermédiaire de deux satrapes, Taraxion, fils de Matéogène, et Plutoclès, fils de Phantasion. Au milieu de la place publique il y a une fontaine qu'on appelle Caréotis, et à côté deux temples, celui de la Tromperie et celui de la Vérité. Ils ont chacun un sanctuaire et un oracle, dont le prêtre est Antiphon, qui interprète les songes, et qui a été investi de ce privilège par le Sommeil.
34. Les Songes n'ont ni la même nature ni la même forme : les uns sont longs, beaux, agréables ; les autres sont courts et laids ; ceux-ci paraissent d'or, ceux-là chétifs et misérables ; quelques-uns portent des ailes, d'autres ont une physionomie étrange. On en voit qui sont parés comme pour une pompe triomphale ; ils sont déguisés en rois, en dieux et autres costumes de ce genre. Nous en reconnûmes beaucoup que nous avions déjà vus. Ceux-là nous abordèrent et nous saluèrent comme des gens de connaissance ; ils nous prirent la main, nous endormirent et nous traitèrent avec magnificence et courtoisie ; puis, après nous avoir fait la plus belle réception, ils nous promirent de nous faire rois et satrapes. Quelques-uns nous transportèrent dans notre patrie, nous firent voir nos parents et nos amis, et nous ramenèrent le même jour.
35. Il y avait trente jours et autant de nuits que nous demeurions dans cette île, nous livrant aux douceurs du sommeil et des festins, lorsque soudain un violent coup de tonnerre nous réveille : nous nous levons avec précipitation, nous prenons des vivres et nous voilà partis. En moins de trois jours nous arrivons à l'île d'Ogygie, et nous débarquons. La première chose que je fis fut d'ouvrir la lettre d'Ulysse et j'y lus ces mots :
«Ulysse à Calypso, salut !
Sachez qu'aussitôt après vous avoir quittée, sur le radeau que je m'étais construit, j'ai fait naufrage, et que, sauvé à grand'peine par Leucothée, je suis arrivé chez les Phéaciens, qui m'ont reconduit dans ma patrie, où j'ai trouvé ma femme entourée d'une foule de prétendants qui mangeaient mon bien. Je les ai tués tous, et j'ai fini par périr moi-même de la main de Télégone, ce fils que j'ai eu de Circé. Je suis à présent dans l'île des Bienheureux, me repentant fort d'avoir quitté la vie que je menais près de vous, et l'immortalité que vous m'aviez offerte. A la première occasion, je m'échapperai et j'irai vous retrouver».
Tel était le contenu de cette lettre, avec quelques recommandations pour nous.
36. En m'avançant à peu de distance de la mer, je trouvai cette grotte dont parle Homère, et Calypso elle-même occupée à filer de la laine. Elle prend la lettre, se met à la lire et fond en larmes : après quoi, elle nous offre l'hospitalité et nous traite avec magnificence. En même temps elle nous accable de questions sur Ulysse et sur Pénélope, si cette femme était aussi belle et aussi sage qu'Ulysse l'avait vantée auprès d'elle. A toutes ces demandes nous répondons du mieux qu'il nous est possible pour lui être agréables ; puis, le soir venu, nous allons dormir près du rivage.
37. Le lendemain, nous repartons : le vent soufflait avec violence, et nous sommes assaillis par une tempête qui dure deux jours. Le troisième, nous arrivons chez les Colokynthopirates. Ce sont des hommes sauvages, qui, des îles voisines, exercent la piraterie sur les navires en passage. Ils ont de grands navires, faits de coloquintes de six coudées de longueur : quand elles sont sèches, ils les creusent, après en avoir vidé l'intérieur, et les mettent à flot ; leurs mâts sont des roseaux et leurs voiles des feuilles de coloquinte. Ils coururent sur nous, et nous attaquant avec deux navires, ils blessèrent plusieurs de nos compagnons, en nous lançant, au lieu de pierres, des pépins de coloquinte. Après une lutte indécise, qui dura jusqu'au milieu du jour, nous vîmes arriver, derrière les Colokynthopirates, la flotte des Caryonautes : ces deux peuples sont ennemis, comme la suite le prouva ; car aussitôt que les premiers s'aperçurent de l'arrivée des autres, ils nous laissèrent là pour les aller combattre.
38. Nous déployons aussitôt notre voile et nous prenons la fuite, laissant les deux flottes aux prises. Il était évident que les Caryonautes seraient vainqueurs : ils étaient plus nombreux, puisqu'ils avaient cinq vaisseaux complètement équipés et d'une construction plus solide pour la lutte. Ces vaisseaux étaient faits de noix coupées par la moitié et vidées : chaque moitié avait quinze orgyes de longueur. Quand nous fûmes hors de leur vue, nous songeâmes à panser nos blessés, et de ce moment nous ne quittâmes plus nos armes, de peur de quelque surprise. Nous avions raison.
39. A peine le soleil venait-il de se coucher, que d'une île déserte nous voyons s'élancer sur nous une vingtaine d'hommes, montés sur de grands dauphins. C'étaient encore des pirates. Ces dauphins paraissaient des montures solides, qui se cabraient et hennissaient comme des chevaux. Quand ils furent près de nous, ils se divisèrent en deux troupes, et nous lancèrent, les uns des sépias sèches, les autres des yeux de crabes ; mais ils ne tinrent pas contre nos jets de flèches et de javelots : ils furent blessés pour la plupart, et regagnèrent promptement leur île.
40. Vers le milieu de la nuit, par un temps calme, nous allons nous heurter, sans nous en apercevoir, contre un énorme nid d'alcyon, qui avait au moins soixante stades de circonférence. Au dehors flottait la femelle, couvant ses oeufs, et presque aussi grosse que le nid ; en s'envolant, peu s'en fallut qu'elle ne submergeât notre navire par le vent de ses ailes : elle s'enfuit en poussant un cri plaintif. Le jour venu, nous descendons dans le nid pour le considérer : on eût dit un immense radeau, composé de gros arbres ; il y avait à l'intérieur cinq cents oeufs, chacun de la grosseur d'un tonneau de Chios. On apercevait déjà sous la coquille les petits qui commençaient à croasser. Nous coupons un de ces oeufs avec une hache, et nous en faisons sortir un petit, sans plumes, mais déjà de la grosseur de vingt vautours.
4l. En avançant en mer, à la distance de deux cents stades du nid de l'alcyon, des prodiges étonnants et merveilleux viennent frapper nos regards. La figure d'oie, placée à notre poupe, se met tout à coup à crier en battant des ailes, et les cheveux repoussent à notre pilote Scintharus, qui était tout à fait chauve. Mais voici le plus surprenant de tout : le mât de notre vaisseau se couvrit de bourgeons et produisit des branches, dont l'extrémité se chargea de fruits. C'étaient des figues et de gros raisins qui n'étaient point encore mûrs. A cette vue, nous sommes saisis d'étonnement,on peut le croire, et nous supplions les dieux de détourner de nous ce que ces présages pouvaient avoir de funeste.
42. Nous n'étions pas à cinq cents stades, quand nous voyons une forêt vaste et épaisse de pins et de cyprès. Nous croyons d'abord que c'est un continent ; mais la mer était sans fond, et les arbres, sans racines, étaient plantés dans l'eau, où ils se tenaient immobiles et droits, ayant l'air de flotter. Nous nous approchons, et voyant la chose de près, nous sommes incertains sur le parti que nous devons prendre. Il était impossible, en effet, de naviguer à travers ces arbres, qui formaient comme un tissu serré, et, d'autre part, il n'était pas plus facile de revenir sur nos pas. Je monte sur un des arbres les plus élevés pour examiner ce qu'il pouvait y avoir de l'autre côté de la forêt ; je vois qu'elle ne s'étendait guère au delà de cinquante stades, et qu'ensuite la mer reparaissait à perte de vue. Nous prenons alors le parti de hisser notre vaisseau jusqu'au sommet des arbres, qui étaient très touffus, et de gagner ainsi l'autre mer, si nous ne trouvions point d'obstacle. Nous nous mettons à l'oeuvre. Nous attachons un grand câble à notre vaisseau ; puis, montés sur les arbres, nous le tirons à nous. Après bien des efforts, nous le posons sur les branches, et, la voile déployée, nous nous mettons à naviguer, comme en pleine mer, poussés par un bon vent. Alors je me rappelai le vers du poète Antimaque, qui dit quelque part :
Tandis qu'ils naviguaient à travers les forêts.
43. Nous parvenons enfin à traverser ce bois, et nous arrivons à l'eau, dans laquelle nous faisons redescendre notre navire par un semblable moyen. La mer où nous voguions était pure et transparente ; mais notre course est interrompue soudain par une ouverture immense, qu'avait formée la séparation de l'eau. On eût dit un de ces gouffres qu'on voit parfois s'ouvrir à la suite d'un tremblement de terre. Nous carguons la voile, et notre vaisseau s'arrête avec quelque peine, au moment même où nous allions être engloutis. Nous allongeons la tête pour regarder dans l'abîme : c'était une profondeur de plus de mille stades, terrible, effrayante ; l'eau se tenait droite, comme coupée en deux morceaux. En regardant autour de nous, nous apercevons sur la droite, à peu de distance, un pont formé par l'eau, et qui, joignant les deux bords, faisait communiquer chacune des deux mers avec l'autre. Nous virons de ce côté, et, forçant de rames, nous parvenons, avec bien de la peine, à traverser le pont, contre toute attente.
44. A partir de là, nous entrons dans une mer fort calme, et nous arrivons à une île peu considérable, mais d'un abord facile ; elle était habitée par des hommes sauvages nommés Bucéphales, qui avaient le front armé de cornes, et tels qu'on représente le Minotaure. Nous y descendons pour faire de l'eau et rafraîchir, s'il était possible, nos vivres, qui commençaient à nous manquer. Nous trouvons de l'eau tout près du rivage, mais nous ne voyons pas autre chose ; nous entendons seulement un grand mugissement à peu de distance. Persuadés que c'était un troupeau de boeufs, nous faisons quelques pas en avant, et nous rencontrons les hommes dont j'ai parlé. Dès qu'ils nous aperçoivent, ils se mettent à notre poursuite, et prennent trois ie nos compagnons : le reste de notre troupe s'enfuit vers la mer. Là, nous prenons nos armes, résolus de venger nos camarades ; nous tombons sur les Bucéphales, qui déjà se partageaient les chairs de leurs prisonniers ; nous les effrayons, et, nous mettant à leur poursuite, nous en tuons une cinquantaine, nous en prenons deux vivants, et nous retournons au rivage avec nos captifs. Cependant nous n'avions pas trouvé de vivres ; plusieurs d'entre nous voulaient qu'on égorgeât les hommes que nous avions pris. Je ne fus point de cet avis ; je les fis entraîner et garder à vue, jusqu'à ce qu'il nous arrivât des envoyés des Bucéphales, pour traiter de leur rançon. Nous voyions, en effet, que ceux-ci nous faisaient des signes, et nous les entendions produire une espèce de mugissement plaintif qui ressemblait à une prière. La rançon fut un grand nombre de fromages, des poissons secs, des oignons et quatre cerfs, faits de telle sorte qu'ils n'ont que trois pieds, deux de derrière et ceux de devant réunis en un seul. A ce prix, nous rendons les captifs, et, après être demeurés encore un jour dans l'île, nous reprenons notre voyage.
45. Déjà l'on voyait paraître des poissons, des oiseaux qui voltigeaient, et tous les signes qui indiquent le voisinage de la terre, quand nous apercevons bientôt des hommes qui se livraient à un nouveau genre de navigation. Ils étaient à la fois navires et matelots. Je vais dire comment. Couchés sur le dos, ils tiennent droit leur phallus, qui est fort grand, et y attachent une voile ; puis, la bouline en main, ils prennent le vent et gagnent le large ; d'autres, assis sur des morceaux de liège, auxquels sont attelés deux dauphins, conduisant et dirigent au moyen de la bride ces animaux qui entraînent le liège avec eux. Ces navigateurs ne nous firent aucun mal et ne s'enfuirent point à notre approche ; ils nous abordèrent sans crainte, amicalement, et paraissaient très surpris de notre manière de naviguer, dont ils examinaient avec soin tous les détails.
46. Le soir, nous arrivons à une île peu considérable, toute peuplée de femmes, du moins paraissant telles, et parlant la langue grecque ; elles approchent de nous, nous tendent la main et nous embrassent ; elles étaient parées comme des courtisanes, toutes jeunes et jolies, vêtues de tuniques qui descendaient jusqu'aux talons. L'île s'appelle Cabaluse, et la ville Hydamardie. Chacune de ces femmes, ayant pris l'un de nous, le conduisit chez elle et lui donna l'hospitalité. Pour ma part, j'hésitai, ne pressentant rien de bon ; et un regard attentif me fit voir les ossements et les crânes d'un grand nombre d'hommes. J'allais crier, appeler à l'aide mes compagnons et courir aux armes, mais je préférai n'en rien faire. Seulement je saisis ma racine de mauve, et je la supplie de me dérober aux dangers dont je suis menacé. Un instant après, tandis que mon hôtesse s'occupait à me servir, je vois que ses jambes ne sont pas celles d'une femme, mais qu'elle a le pied d'un âne. Je tire mon épée, je saisis mon hôtesse, je la lie et lui fais tout avouer. Elle résiste, mais elle finit par me dire qu'elles sont des femmes marines, nommées Onoscèles, et qu'elles dévorent les étrangers qui abordent chez elles. «Nous les enivrons, ajoute-t-elle, nous les faisons coucher avec nous, et nous les égorgeons pendant leur sommeil». A ces mots, je laisse là cette femme tout enchaînée, je monte sur le toit, et je crie de toutes mes forces pour appeler mes compagnons. Quand ils sont tous arrivés, je leur dis ce qu'il en est, je leur montre les ossements et je les conduis auprès de ma prisonnière ; mais elle se change en eau et disparaît. De mon côté, je plonge mon épée dans cette eau, à tout hasard, et il en sort du sang.
47. Nous nous hâtons alors de regagner le navire, et nous partons. Au point du jour, nous apercevons un continent, qui nous paraît être la terre opposée à la nôtre : nous l'adorons, nous lui adressons des prières, et nous délibérons sur le parti que nous devons prendre. Les uns sont d'avis d'y descendre quelques instants, puis de revenir sur nos pas ; les autres, de laisser là notre navire et de pénétrer dans l'intérieur du pays, pour en connaître les habitants. Tandis que nous délibérons, une violente tempête s'élève, pousse notre vaisseau contre le rivage et le brise. A peine avons-nous le temps de nous sauver à la nage, en emportant nos armes et tout ce que chacun de nous peut saisir. Telles sont, jusqu'à notre arrivée à cette nouvelle terre, mes diverses aventures sur mer, durant notre navigation à travers les îles, en l'air, dans la baleine ; puis, après notre sortie, chez les héros et parmi les Songes, et enfin chez les Bucéphales et les Onoscèles. Quant à ce qui s'est passé sur cette terre, je le raconterai dans les livres suivants.


08/11/2012
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